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Décryptage
«Xylella fastidiosa», le cauchemar des cultures

Si la bactérie responsable de la mort de milliers d’oliviers dans les Pouilles ne s’est pour l’heure pas installée en Suisse, le Service phytosanitaire fédéral prend le risque très au sérieux. Et pour cause.

«Xylella fastidiosa», le cauchemar des cultures

Elle est responsable du dépérissement massif des oliviers dans les Pouilles et met en péril la principale ressource économique de toute la région depuis 2013. Depuis, on l’a retrouvée ailleurs: dans des amandiers près de Valence, aux Baléares, dans des jardins privés de France méridionale… et même en Suisse, dans des plants de caféiers importés par deux entreprises alémaniques en 2015. Outre-Atlantique, elle est responsable de la maladie de Pierce qui s’attaque au vignoble des États-Unis.

Une menace majeure
Or, la bactérie Xylella fastidiosa, ou Xf en abrégé, est considérée par les spécialistes comme un des organismes invasifs les plus nuisibles du monde végétal et une menace majeure sur l’agriculture (une de plus); capable de ravages, sans traitement connu, elle a donc déclenché depuis son dépistage un train de mesures sans précédent pour contrer sa progression. Y compris chez nous, où elle est classée organisme de quarantaine à déclaration obligatoire et suivie avec attention par les spécialistes du Service phytosanitaire fédéral (SPF),  à la fois à l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) et à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), en collaboration étroite avec les cantons.

«On contrôle le commerce et la production de plantes hôtes connues de Xf, entre autres les pépiniéristes et les garden-centers, explique Peter Kupferschmied, biologiste et collaborateur scientifique du SPF. Nous faisons des contrôles visuels et des analyses en laboratoire en cas de suspicion; pour les plantes les plus exposées, on fait aussi des analyses aléatoires, y compris lorsqu’elles ne présentent pas de symptômes.» La surveillance s’étend aux sites à risques comme les parcs et les vergers, en collaboration avec les services phytosanitaires cantonaux; hors de nos frontières, des mesures analogues sont prises dans toute l’Europe, à une échelle inédite et grâce à des efforts coordonnés et des investissements encore jamais vus.

Polyphage et complexe
Il faut dire que la menace est d’une ampleur totalement nouvelle. Car Xf est une redoutable polyphage, s’attaquant à plus de 500 plantes hôtes connues, la liste s’allongeant chaque mois. En fonction de l’espèce touchée, certaines plantes atteintes restent asymptomatiques, pouvant transmettre la bactérie sans être détectées à temps; lorsqu’il y a symptômes, ils varient en fonction de l’hôte. Et pour ne rien arranger, Xf regroupe en réalité un complexe de sous-espèces dont chacune a son propre éventail de plantes hôtes. «On a d’abord cru que la Suisse était particulièrement vulnérable à la sous-espèce responsable de la maladie de Pierce, qui s’attaque à la vigne, note Peter Kupferschmied. Mais des analyses de l’AESA, l’Agence européenne de sécurité alimentaire, montrent que le plus grand risque chez nous est causé par la sous-espèce multiplex, moins sensible au froid. Or, ses hôtes sont donc plutôt les arbres fruitiers à noyaux, les plantes ornementales et certaines espèces sauvages.»

La nature complexe (au sens propre) de Xf inquiète encore pour d’autres raisons: les sous-espèces peuvent s’échanger du matériel génétique, accroissant ainsi leur résistance aux intrants; et lorsque trois d’entre elles cohabitent (c’était le cas aux Baléares), il n’est pas exclu de les voir en créer une nouvelle.

Autre cause de souci pour la recherche («surtout menée à l’étranger, la Suisse n’ayant pas subi l’électrochoc d’une atteinte sur son sol», précise Peter Kupferschmied), on n’en sait pas assez sur les insectes qui se chargent de transporter la bactérie sur de courtes distances. «On connaît trois ou quatre espèces de cicadelles qui sont des vecteurs efficaces, mais il y en a peut-être d’autres. Or, il est indispensable de connaître au mieux leurs cycles pour lutter contre la propagation de Xf sur de courtes distances et éviter les dégâts à l’échelle d’une région, avec les conséquences écologiques, agricoles et humaines que cela entraîne».

En Italie, notamment, les chercheurs tentent également de développer des variétés d’oliviers résistantes, ou investiguent les possibilités de biocontrôle de Xf. Mais les pistes sont peu nombreuses (bien à l’abri du xylème, la bactérie est quasiment invulnérable à d’éventuels traitements chimiques) et les recherches s’étendent sur des années. «Pour nous, l’essentiel est de gagner du temps en évitant au maximum son entrée en territoire suisse. Grâce à nos efforts et la collaboration des cantons et des autres pays, on a sans doute fait baisser le niveau de risque», souligne le spécialiste.

Gagner du temps
Si malheureusement un foyer venait à être détecté chez nous, les consignes sont draconiennes, voire brutales: détruire l’hôte, mais également toutes les plantes hôtes dans un rayon de 100 m — qu’elles soient symptomatiques ou pas — et cesser tout déplacement de toutes les plantes spécifiques dans un rayon de 5 km, pendant… cinq ans. «Cela dissuade peut-être certains professionnels de déclarer des cas pourtant détectés, admet Peter Kupferschmied. Mais les coûts des mesures prises seraient assumés par la Confédération et les cantons, contrairement à ce qui est aujourd’hui prévu dans l’Union européenne.»

Reste qu’une nouvelle introduction de Xylella fastidiosa, pour ne pas parler d’installation durable, n’est vraisemblablement qu’une question de temps, à la faveur du réchauffement climatique. Car ce dernier favorise à la fois la survie de la bactérie, mais aussi celle de son insecte vecteur, tandis qu’il fragilise les végétaux et accroît leur vulnérabilité aux effets des ravageurs et des maladies.

«Les conséquences pourraient être dramatiques pour les secteurs agricoles concernés, prévient le chercheur, surtout avec des plantes hôtes déjà affaiblies par l’augmentation des organismes invasifs constatée depuis une dizaine d’années. La collaboration avec le public et les professionnels est donc cruciale, en plus des plans d’urgence génériques et spécifiques développés par le Service phytosanitaire.»

+ D’infos www.xylella.agroscope.ch

Texte(s): Blaise Guignard

La santé végétale en point de mire

C’est pour inciter le public à porter une attention particulière à la prévention de la dissémination des organismes nuisibles aux végétaux que l’ONU a déclaré 2020 Année internationale de la santé des végétaux (IYPH). Le Service phytosanitaire fédéral soutient cette initiative afin de susciter une prise de conscience publique, notamment en faisant la promotion active de l’utilisation de semences et plants certifiés. Prévenir vaut mieux que guérir…

+ D’infos www.fao.org/plant-health-2020

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