Wahlen, l’ingénieur visionnaire qui révolutionnera l’agriculture suisse

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Wahlen, l’ingénieur visionnaire qui révolutionnera l’agriculture suisse

Chaque mois, nous partons à la rencontre d’une personnalité qui a marqué le monde agricole romand ces cent vingt dernières années. Dans les années 1930, Friedrich Wahlen met au point sa bataille des champs.

Wahlen, l’ingénieur visionnaire qui révolutionnera l’agriculture suisse

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il fut drôlement culotté, Friedrich Traugott Wahlen. Si ce fils d’instituteur, qui deviendra conseiller fédéral en 1958, jouit encore d’une certaine notoriété, c’est grâce à ce coup de poker monumental qu’il osa en novembre 1940: le fameux plan qui porte son nom, appelé aussi «la bataille des champs», censée permettre à la Suisse d’accroître sa production alimentaire et de subvenir ainsi à son approvisionnement en cas de coupures des importations. Ce coup de maître, digne d’un général en campagne, fut osé à plus d’un titre, puisque son auteur le lança à l’insu de sa hiérarchie.

L’audace du plan Wahlen exerce d’ailleurs une certaine fascination auprès de Samuel Gendre, enseignant et historien fribourgeois, qui a signé en 2013 un ouvrage sur ses répercussions dans le canton de Fribourg. «Wahlen est né dans le Mitelland bernois en 1899. Il a grandi pendant la Première Guerre mondiale. Il a donc connu les rationnements, les ruées dans les magasins, le phénomène d’accaparement, en somme, les effets d’un manque de préparation et d’organisation de la Suisse lors d’un conflit», raconte Samuel Gendre. Jeune homme, Friedrich T. Wahlen se destine à des études d’agronomie, d’abord à Rütti (BE), puis à l’École polytechnique de Zurich. Sitôt son doctorat en poche, il partira pour le Canada. De retour en Suisse en 1929, il prend la tête de la Station fédérale d’essais agricoles d’Oerlikon (ZH).

Moins de bétail, plus de labours

«Comme toute sa génération, Wahlen avait été marqué par l’économie agricole défaillante de son pays», poursuit Samuel Gendre. Tout en évoluant dans la hiérarchie fédérale, notre homme n’a donc de cesse d’encourager la diversification d’une agriculture suisse à ses yeux trop tournée vers l’élevage. En 1934, il lance ainsi un groupe de travail pour le développement des cultures fourragères. «Wahlen incarne une nouvelle génération d’agronomes, persuadée qu’il faut revoir la politique agricole du pays, en réduisant la production animale et en favorisant la culture des céréales, de pommes de terre et de légumes.» Vient l’année 1940. Dès le mois de juin, la Suisse se trouve quasi encerclée par les forces de l’Axe. La population vit dans la crainte du rationnement et des privations. «La production indigène ne satisfait que 52% des besoins alimentaires du pays et la faim est perçue comme une menace sérieuse», poursuit Samuel Gendre. Friedrich T. Wahlen est alors chef de la division de la production agricole et de l’économie domestique à l’Office fédéral de guerre pour l’alimentation. Quelques années auparavant, il a élaboré un plan pour assurer l’approvisionnement en cas de conflit. Le 15 novembre, lors d’une assemblée d’agriculteurs alémaniques, il expose publiquement sa stratégie, sans en tenir au courant ses supérieurs. «Encouragé par la bataille du blé de l’Italie fasciste dans les années 1930, et se fondant sur des évaluations bien étayées des capacités de l’agriculture, Wahlen avait étudié les possibilités qu’avait la Suisse d’accroître sa production de calories en augmentant les surfaces labourées et de subvenir ainsi à son approvisionnement si les importations cessaient complètement.» Gestion des réserves, valorisation de toutes les terres ouvertes et mise à profit systématique des moyens de production, dont la main-d’œuvre: les propositions de l’agronome bernois finissent par convaincre. «Les paysans étaient ravis de ce soudain retour en grâce de leur statut. La gauche se réjouissait de cette planification étatique de l’économie et voyait dans ce plan l’occasion de lutter contre le chômage. La population, elle, se sentait rassurée par ces mesures.»

Pour Friedrich T. Wahlen, qui fut également professeur d’agronomie, rédacteur de la Schweizerische Landwirtschaftliche Zeitschrift et vice-directeur de la FAO avant d’être élu conseiller fédéral et de présider la Confédération en 1961, ce plan n’était cependant qu’une amorce en vue d’une transformation plus profonde et durable de l’agriculture helvétique. «Il voyait beaucoup plus loin et son plan ne sera jamais pleinement réalisé, confirme Samuel Gendre. Mais il laisse un souvenir aussi fort qu’actuel, à l’heure où les notions de sécurité et de souveraineté alimentaires font débat.»

+ d’infos Aux champs, Fribourg face au plan Wahlen 1941-1945, Samuel Gendre, Société d’histoire du canton de Fribourg. www.shcf.ch
Wahlen a fait l’objet de films documentaires à commander sur le site www.friedrichtraugottwahlen.ch

 

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Marcel G.