Des touristes choisissent d’aider les paysans pendant leurs vacances

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Des touristes choisissent d’aider les paysans pendant leurs vacances

Contre le gîte et le couvert, des centaines de volontaires sont prêts chaque année à retrousser leurs manches pour aider des agriculteurs durant leurs congés. Même les Suisses deviennent adeptes du Wwoofing, une pratique existant dans le monde entier.

Des touristes choisissent d’aider les paysans pendant leurs vacances

Quand elle jardine, Delphine Girod est intarissable. «Tu vois cette plante? Ses grandes racines aèrent le sol. Mais là, il y en a trop, il faut les arracher.» Dans son immense culture au Mont-Pèlerin (VD) à 850 mètres d’altitude, la jeune femme désherbe à tours de bras, n’arrêtant que rarement de donner ses conseils avisés. Cette semaine, elle peut compter sur l’aide de Karel Nicolas pour l’aider dans sa tâche. Elle ne boude pas son plaisir, ravie de partager ses connaissances avec cet aide particulier. Karel n’est en effet ni stagiaire ni civiliste. C’est un wwoofer. Il est venu bénévolement lui donner un coup de main pendant deux semaines, quatre heures par jour. En contrepartie, la famille Girod Vallotton l’a accueilli chez elle, lui offrant le gîte et le couvert. Sous ce terme barbare, pour ne pas dire un poil canin, se cache une démarche sympathique qui a vu le jour en Angleterre au début des années 1970 (voir l’encadré ci-dessous). Il a cependant fallu attendre les années 1990 pour que le wwoofing se démocratise en Suisse.

Du tourisme rentable
Chaque année, des volontaires choisissent ainsi, de leur plein gré, de consacrer une partie de leurs vacances à aider des paysans à travers le monde. Aujourd’hui, des milliers de fermes dans plus de cent pays accueillent des woofers, il est ainsi possible de voyager sans se ruiner ou encore d’apprendre une langue. Delphine, elle-même ancienne adepte, a ainsi appris l’espagnol, le portugais, en profitant au passage de parfaire son anglais.
Toutes les exploitations hôtes sont référencées anonymement sur le site internet de ce réseau de collaboration. Rien qu’en Suisse, 130 domaines biologiques, en permaculture ou de production intégrée (IP), proposent à des touristes venus du monde entier de venir traire des chèvres, fabriquer du fromage, faire les foins ou prendre soin des jardins. Dépaysement garanti !
Parfois, ces aides viennent de la région, comme Karel, habitant Lausanne et connaissant déjà bien la Riviera. «Je ne voyais pas l’intérêt de partir très loin pour faire du wwoofing, raconte l’animateur scolaire. Je voulais découvrir un projet alternatif près de chez moi, sous notre latitude, que je puisse reproduire ensuite.» Habiter dans la ferme autonome de la famille, entourée de forêt, l’inspire. L’eau vient de leur source, l’électricité de panneaux solaires, les légumes du jardin. Il n’est pas le seul. Ce projet a aussi séduit des wwoofers de Chine ou encore des États-Unis. Certains ont même tenté de reproduire ce qu’ils avaient appris au Mont-Pèlerin, une fois de retour chez eux. «Le wwoofing est un échange, explique Delphine Girod. On leur transmet notre savoir, notre culture et eux nous font voyager, c’est génial! On se rend compte que ces dernières années, il y a de plus en plus de Suisses qui viennent chez nous pour voir comment on cultive, afin de travailler la terre.»
Avant d’être hôte, l’horticultrice spécialisée en botanique tropicale a pu voyager à travers le monde sans trop dépenser d’argent grâce à ce concept. Dès qu’elle a eu une ferme, entièrement rénovée avec son mari, elle a décidé de recommencer, mais en tant qu’hôte cette fois. «J’ai par exemple appris comment cultiver du café et ai fait pousser des figues en plein désert près de l’Ayers Rock en Australie, se souvient celle qui fut même désignée en 2003 Wwoofer of the year, après avoir travaillé dans quinze fermes australiennes en une année. Cela nous permet de découvrir des régions et des modes de vie loin du tourisme de masse.»

Recette des œufs daïkon
La démarche doit cependant être personnelle. «Les wwoofers nous contactant doivent nous montrer qu’ils sont vraiment intéressés, précise Reinhard Lüder de Wwoof Suisse. Si une maman inscrit son enfant on va le refuser. Aujourd’hui, il y a plus de compétition entre les organisations qui offrent des places de volontaires. C’est devenu un business.»
Dans son livre d’or rempli de compliments, Delphine Girod conserve précieusement les photos et les écrits de ses visiteurs qu’elle accueille depuis sept ans. On voit ses deux enfants grandir au fil des pages. La recette des œufs daïkon y côtoie celle des pancakes à l’américaine, entre deux croquis et des visages ravis. Elle aime se replonger dans ces souvenirs surtout l’hiver, lorsqu’elle ne reçoit plus de volontaires. Cela lui remonte le moral, jusqu’au retour du printemps.

Découverte réciproque
Le concept a aussi séduit les Mottier, agriculteurs à Château-d’Oex (VD). Voilà déjà un an que la famille d’Esther et Nicolas accueille ces aides étonnants, après avoir découvert la démarche un peu par hasard, grâce à la sœur d’Esther. «Faire découvrir la nature, les animaux, la biodynamie à des inconnus intéressés par notre démarche nous tient à cœur, raconte Esther. De plus, comme nous faisons l’école à la maison à nos enfants, cela leur fait découvrir d’autres langues, d’autres cultures. C’est notre façon de voyager.»
Des jeunes aux retraités, ce système séduit de plus en plus de Suisse du côté de L’Étivaz aussi. «Le concept nous plaît beaucoup! Les wwoofers nous aident dans les champs, à l’écurie avec nos simmental ou dans notre magasin, poursuit la mère de famille. Pendant deux semaines minimum, on leur fait découvrir notre mode de fonctionnement. Une semaine ne suffit pas, ils ont souvent beaucoup de questions et on aurait l’impression d’être des guides touristiques.»
En tout, près de 300 personnes, de Suisse ou d’ailleurs, font du wwoofing dans notre pays chaque année. Parmi eux se trouvent beaucoup de femmes, rassurée d’être reçues dans une famille, gage de sécurité.

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Mathieu Rod

En chiffres

Le Wwoofing, c’est:

  • 207 volontaires qui ont déjà choisi de venir dans une ferme suisse en 2017. En 2016 ils étaient 240, contre 319 l’année précédente
  • 2 semaines, c’est la durée minimale de séjour chez un hôte
  • 4 heures de travail au minimum par jour sont demandées aux volontaires, contre les repas et le logement
  • Zéro: aucun salaire n’est versé en contrepartie du travail fourni, sauf lors de cas particuliers, en accord avec le wwoofer

+ d’infos:  zapfig.com/wwoof , wwoof.net

Bon à savoir

D’un bureau londonien au monde entier
S’il gagne en notoriété en Suisse depuis les années 1990, le Wwoofing est en réalité bien plus ancien. Il date de 1971. L’idée germe dans la tête de Sue Coppard, secrétaire à Londres. Elle veut permettre aux citadins de découvrir la campagne, notamment l’agriculture biologique. Le concept séduit le monde entier, des fermes d’une centaines de pays y ont adhéré depuis. À L’origine, cet acronyme signifiant Working weekends on organic farm, mais il a souvent changé de signification au fil des ans. Le terme de travail posait problème, mettant les volontaires en délicatesse avec la loi travail en vigueur dans certains pays. C’est pour cela qu’en 2000, l’acronyme World-wide opportunities on organic farm s’est imposé. Ce réseau regroupe les fermes hôtes, qui cotisent pour intégrer le guide qu’il édite. Une fois que les volontaires se sont acquittés eux aussi d’une petite cotisation, ils reçoivent cet annuaire et peuvent ainsi faire leur choix parmi des milliers d’adresses, en fonction de leurs affinités et de leur envie de travailler plutôt dans les champs ou avec des animaux par exemple.