Nature
Usutu, le virus venu d’Afrique qui met en péril les merles européens

En 2018, un virus venu d’Afrique a causé la mort de plusieurs milliers d’oiseaux en Europe. La Suisse n’est pas épargnée par cette pathologie encore mal connue, qui frappe particulièrement le merle noir.

Usutu, le virus venu d’Afrique qui met en péril les merles européens

Tout avait commencé en 2006, avec des merles noirs et quelques chouettes morts mystérieusement. Puis plus rien jusqu’en 2015. Et en 2018, c’est un pic de mortalité inédit: une quarantaine de cadavres d’oiseaux trouvés en Suisse sont testés positifs au virus Usutu.
Inconnu sous nos latitudes il y a quelques années encore, ce virus tire son nom de la rivière du Swaziland près de laquelle il fut décrit pour la première fois en 1959. Mais c’est l’an dernier qu’il fait une apparition remarquée dans l’hémisphère Nord, faisant payer un lourd tribut à l’avifaune européenne: aux Pays-Bas, en Belgique et en Allemagne, on compte les merles victimes du virus Usutu par milliers. En République tchèque, c’est une véritable hécatombe: dans les environs de Prague, on considère que ce sont 90% de ces passereaux qui ont disparu. En Suisse, la situation est loin d’être aussi inquiétante, mais les ornithologues suivent d’un œil attentif la progression de ce virus exotique encore mal connu.

Oiseaux désorientés
Parmi les zones d’ombre, on ignore encore précisément comment un virus issu d’Afrique du Sud peut arriver jusqu’en Europe. «L’explication la plus plausible est qu’il soit véhiculé par les oiseaux migrateurs», estime François Turrian, directeur romand de BirdLife Suisse. Immunisés, mais porteurs du virus Usutu, ils rejoignent l’Europe au printemps pour nicher. Et c’est là qu’intervient l’acteur principal de ce thriller vétérinaire: le moustique commun (voir l’encadré ci-dessous). Il transmet par piqûre le virus à d’autres espèces locales plus sensibles. En quelques jours, l’oiseau malade dépérit et meurt. «Il perd souvent une partie de ses plumes, notamment sur la tête et sur le cou, précise François Turrian. On peut parfois observer un oiseau apathique et désorienté.»
Les oiseaux morts trouvés en Suisse sont envoyés au Centre pour la médecine vétérinaire pour les poissons et la faune sauvage de l’Université de Berne (FIWI), dont l’une des missions est de diagnostiquer les maladies émergentes. «Nous procédons à des nécropsies pour déterminer la cause du décès, explique Samoa Zürcher, docteure en médecine vétérinaire et assistante à la section faune sauvage du FIWI. Nous nous basons sur des tests biomoléculaires et des analyses de tissus. Parmi les indications que nous cherchons, le virus Usutu provoque par exemple un grossissement du foie et de la rate, ainsi qu’une inflammation du cerveau, du cœur, de la rate ou du foie.»
Parmi les victimes d’Usutu, il y a le merle noir, bien sûr, mais aussi d’autres passereaux et des chouettes. «Le merle est sans doute l’espèce la plus touchée, mais il ne faut pas oublier que cet habitant de nos jardins est aussi particulièrement visible, nuance Sophie Jaquier, biologiste au sein de la Station ornithologique suisse. Les autres oiseaux sensibles au virus Usutu, comme la grive musicienne, étant moins familiers, il est plus difficile d’évaluer les dégâts au sein de leurs populations.»

Des pays démunis
Les spécialistes ne sont pas encore en mesure d’expliquer pourquoi le merle, qui n’est pourtant pas réputé fragile face à d’autres pathologies, est aussi lourdement frappé par le virus africain. «On peut seulement supposer qu’une caractéristique génétique le rend plus vulnérable, explique Samoa Zürcher. Le virus Usutu lui-même a peu été étudié: on connaît mal son fonctionnement et la manière dont les animaux peuvent développer des anticorps.»
L’apparition soudaine d’Usutu en Europe n’est pas sans rappeler d’autres maladies au processus de transmission similaire: c’est le cas de la fièvre du Nil occidental, qui a décimé des milliers d’oiseaux en Amérique du Nord et peut être transmis à l’homme, mais aussi du virus zika, de la dengue ou de la fièvre jaune. Autant de membres de la famille des flavivirus, ces pathologies transmises par les moustiques ou les tiques.
Potentiellement mortel pour les oiseaux, le virus Usutu ne présente, selon l’état actuel des connaissances, pas de risque majeur pour l’humain. «Une transmission à l’homme est possible et le virus peut poser problème en cas d’affaiblissement du système immunitaire, précise Samoa Zürcher. Un cas a été signalé en France en 2016. Il s’est soldé par une paralysie faciale temporaire.» Face à une pathologie contre laquelle il s’avère difficile de lutter, les pays d’Europe se montrent démunis. En Suisse, on mise sur l’observation: «Nous restons en alerte, pour suivre attentivement l’apparition et la propagation du virus en Suisse et dans les pays voisins, indique Samoa Zürcher. L’heure n’est pas encore au lancement d’une étude nationale.» Ce que confirme Nathalie Rochat, porte-parole de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires: «Nous n’avons pas mis en place de mesures spécifiques, mais suivons attentivement le dossier.»

Pas de risque de disparition
Et si, pendant que la Suisse et ses voisins cherchent des parades au virus Usutu, le merle noir disparaissait? «Cela pourrait être un risque si une pathologie nouvelle touchait une espèce déjà menacée, répond François Turrian. Mais ce n’est pas le cas du merle. L’espèce devrait développer une immunité pour se protéger. Avant que le virus ne mute à nouveau.» L’expérience tend à donner raison à l’ornithologue: en Autriche, il y a une dizaine d’années, le virus Usutu avait causé des pertes chez les passereaux avant un soudain retour à la normale. «Ces maladies sont des phénomènes naturels, abonde Sophie Jaquier. Même s’il nous est difficile de nous contenter d’observer sans pouvoir agir et que le virus peut avoir des conséquences désastreuses à une échelle locale, Usutu n’est pas problématique tant que les vagues restent temporaires.»
Alors que le printemps approche, et avec lui le retour des migrateurs et la prolifération des moustiques, impossible pour l’heure de savoir avec quelle violence le virus frappera en 2019. Observation et patience, voilà le maître mot pour les ornithologues et les vétérinaires suisses face au méconnu Usutu.

+ D’infos www.fiwi.vetsuisse.unibe.ch

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Pixabay/Illustration Marcel G.

Ouvrez l’oeil dans votre jardin

Elle a lieu chaque année, mais la présence du virus Usutu lui donnera une importance toute particulière en 2019: l’action «Oiseaux de nos jardins», cette initiative qui vise à recenser les espèces présentes à proximité des zones habitées, donnera de précieuses indications sur l’état de santé des populations de merles noirs et d’autres passereaux. Pour prendre part à cette opération nationale de science participative, nul besoin d’être un ornithologue chevronné. Alors, rendez-vous dans votre jardin du 3 au 5 mai prochain!
+ D’infos www.birdlife.ch/oiseauxjardins

Le moustique, vecteur difficile à gérer

Il ne pèse que quelques milligrammes, mais cela n’empêche pas le moustique d’être l’ennemi public numéro un lorsqu’il est question de véhiculer des maladies. La femelle du moustique commun (Culex pipiens) se nourrissant de sang, elle peut transporter un virus avant de le transmettre à un autre animal ou à un être humain. À l’heure du réchauffement climatique et alors que les étés chauds et secs se succèdent, favorisant la prolifération de ces arthropodes, difficile d’imaginer des moyens de réduire les risques de contagion. «La question d’une régulation avait été évoquée pour endiguer la fièvre du Nil, relève Nathalie Rochat, porte-parole de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires. Mais pour d’évidentes raisons environnementales, nous excluons tant que possible l’utilisation d’insecticides à large échelle et préférons encourager la protection individuelle.» L’Office fédéral de l’environnement a, quant à lui, mis en place un programme de surveillance du moustique tigre ainsi que des espèces indigènes. La situation est paradoxale: les moustiques se plaisent dans les milieux humides. Mais il n’est pas question, par égard pour la riche – et rare – faune qui y vit, de les assécher.
+ D’infos www.blv.admin.ch