Une fois par an, le bestiaire du carnaval prend possession de nos rues

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Enquête
Une fois par an, le bestiaire du carnaval prend possession de nos rues

À l’heure du carnaval, toute une ménagerie envahit villes et villages de Suisse. Parmi cet ensemble hétéroclite de déguisements, les formes animales et tirées de la nature jouent un rôle prépondérant.

Une fois par an, le bestiaire du carnaval prend possession de nos rues

Des bêtes velues, des animaux effrayants, des sapins ambulants… Lorsque sonne le début des festivités du carnaval, les humains abandonnent les rues pour laisser la place à une faune étrange. Un spectacle qui se renouvelle chaque année au moment de la fin de l’hiver, parenthèse colorée et joyeuse, mâtinée d’un parfum de scandale et d’excès avant la période maigre du carême.
Le phénomène du carnaval passionne les ethnologues, qui y voient un fantastique terrain d’étude. L’occasion de mieux comprendre les mécanismes qui poussent l’être humain, toutes origines et toutes classes sociales confondues, à s’adonner à ces fêtes débridées. Ils y perçoivent également de nombreuses références au monde animal, et à la nature au sens large. «D’abord, le carnaval est un moment de liberté unique en son genre, explique Alexandre Pollien, sociologue à l’Université de Lausanne. La fête est un prétexte à la régression, elle nous pousse à retrouver l’état naturel qui est en nous.» Selon le sociologue vaudois, on peut analyser ces instants de relâchement comme la réponse à un besoin physique: «Notre vie quotidienne est faite de renonciations, poursuit-il. On apprend très tôt qu’il faut se tenir droit, contrôler ses actions, rester immobile. Dans notre société, le mouvement incontrôlé est l’apanage des animaux. Ainsi dit-on d’un enfant un peu trop excité qu’il est un petit sauvage.»

L’animal représente le désordre
Cette idée de frustration causée par les limites imposées à nos comportements a inspiré de nombreux analystes, dont un certain Sigmund Freud. Le père de la psychanalyse voyait la fête comme une soupape de sécurité permettant d’évacuer la pression des comportements retenus durant le reste du temps. S’il trouve la métaphore de la soupape un peu trop simple, Alexandre Pollien partage la conception d’une part naturelle qui a, parfois, besoin de surgir.
Si le carnaval a traversé les années sans jamais disparaître, des lupercales de la Rome antique à nos jours, ce serait parce que nous avons besoin de ce genre d’exutoires. C’est du moins l’avis de Suzanne Chappaz-­Wirthner, ethnologue valaisanne spécialiste du carnaval: «L’imagerie carnavalesque est celle du débordement et de l’inversion des rôles, note-t-elle. On joue avec les limites, on dépasse les bornes de ce qui est socialement acceptable. Dans ce cadre, l’image de la bête est omniprésente.» L’animal représente le désordre qui s’oppose à l’ordre établi, la nature qui débarque en ville.

Se cacher pour mieux se révéler
Parenthèse temporelle de jeu sur les valeurs, le carnaval est aussi l’occasion de jouer avec les corps. «Au-delà du plaisir enfantin de la métamorphose, le déguisement est un acte qui permet de repousser les limites du corps humain», poursuit Suzanne Chappaz-­Wirthner. En se couvrant d’une peau de bête et en cachant son visage derrière un masque, le fêtard devient quelqu’un d’autre le temps d’une journée. «Cette incertitude est au centre du carnaval, dit Alexandre ­Pollien. Déguisé, on peut dire ou faire des choses qu’on ne se permet pas en temps normal. Être grossier, dire ses quatre vérités à son patron ou aborder sa jolie voisine, par exemple. Un homme déguisé en cochon peut se comporter comme un cochon.» Pour le sociologue vaudois, le choix d’un costume inspiré du monde animal relève d’abord d’une dimension pratique: «C’est plus simple de se déguiser en ours qu’en caillou, non? Essayez d’incarner un orage ou, encore pire, un concept! La forme animale permet de quitter aisément son corps humain pour devenir un élément naturel.»
Si la nature constitue un immense réservoir de formes et de déguisements, elle a aussi quelque chose d’inquiétant. En témoignent les peluches d’Évolène (VS) et leurs masques de fauves grimaçants. «Au carnaval, on joue sur notre relation à la nature, dit Alexandre Pollien. On la mime tout en la craignant. On joue à se faire peur, ce qui fait aussi ressortir des traits de comportement animal. Comme le cri que l’on pousse en voyant apparaître un masque velu.» Durant quelques jours, le carnaval permet de perdre la maîtrise, et de s’imaginer dans la peau d’un autre personnage. Alors, sortez vos peaux de mouton, vos masques et vos branches de sapin, le carnaval commence aujourd’hui!

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): DR/Yan Schweizer

Bon à savoir

On entend parfois dire que les masques des carnavals alpins ont pour mission de chasser l’hiver et de hâter la fonte des neiges. «Ce n’est qu’une interprétation tardive de ce rite, réfute Suzanne Chappaz-Wirthner. Ce type d’analyse est né au XIXe siècle d’une volonté de définir  artificiellement des traditions.» Pour l’ethnologue, considérer les montagnards comme des païens crédules fait partie du processus de construction du folklore suisse. Une authenticité factice destinée à satisfaire une industrie touristique en pleine expansion.

Trois déguisements inspirés par la nature

La peluche d’Évolène
Avec sa peau de mouton, de renard, de chamois ou encore de marmotte et son masque animal taillé dans du bois d’arole, la peluche évolénarde (VS) est une véritable incarnation de la nature. Impossible de la manquer: sa sonnette produit un vacarme assourdissant dans les rues du village.
Le sauvage du Noirmont
Exit les poils, voici les aiguilles de sapin. Comme son nom l’indique, le sauvage est l’incarnation de l’homme des bois. Ce sapin vivant, le visage noirci, traverse Le Noirmont (JU) à l’ouverture du carnaval des Franches-Montagnes. Son objectif? Plonger les jeunes femmes dans la fontaine du village.
La Tschäggättä du Lötschental
La plus célèbre des bêtes de carnaval, c’est sans doute la Tschäggättä du Lötschental (VS). Ce monstre mi-homme mi-animal doté d’un masque terrifiant est pourtant bien inoffensif. Même si l’on raconte qu’il s’introduit parfois dans les maisons pour voler de la nourriture dans les placards…