Reportage
Sur l’aérodrome de Payerne, on fait les foins en mode supersonique

Une base aérienne militaire, ce sont des pistes et des hangars, mais aussi de l’herbe. Dans la Broye vaudoise, l’armée collabore avec des agriculteurs de la région pour récolter ce fourrage pas comme les autres. Reportage.

Sur l’aérodrome de Payerne, on fait les foins en mode supersonique

Sur le tarmac, l’atmosphère est étouffante. La silhouette des hangars et l’étroite bande d’asphalte de la piste de décollage semblent onduler dans l’air de ce début d’après-midi. Moteur au ralenti, le tracteur attend devant le portail de la base aérienne de Payerne (VD), qui coulisse lentement sur ses rails. Le calme est trompeur: sur un aérodrome militaire, les foins s’apparentent à une course contre la montre.

«La tour, de Agri32, répondez.» Un grésillement se fait entendre dans la radio que tient Sébastien Jomini, qui enchaîne: «Je suis à bord de mon tracteur, j’aimerais me déplacer de la halle 1 au secteur «triangle sud», terminé.» Lorsque l’opérateur de la tour de contrôle donne l’autorisation, l’agriculteur passe la première vitesse, mettant fin à la discussion d’un sobre: «Compris. Je roule!»

Pas une minute à perdre
Après avoir avalé quelques centaines de mètres de voies de roulage, ces axes qu’empruntent les jets pour se rendre sur la piste, le véhicule s’immobilise. Le bras maintenant la barre de coupe s’abaisse sur le côté et l’engin se met en branle, laissant derrière lui une bande d’herbe rase. Au programme de l’après-midi, un triangle de 5 hectares situé à deux pas des hangars.

Le Payernois Sébastien Jomini fait partie de la vingtaine d’exploitants auxquels la base aérienne valdo-fribourgeoise loue des parcelles: sur les quelque 120 hectares qu’elle occupe, une centaine est couverte d’herbe. «Cela fait des décennies que la base collabore avec les paysans de la région pour assurer l’entretien de ces surfaces, explique le lieutenant-colonel Christophe Guillaume, chef des opérations sur l’aérodrome. C’est un partenariat dans lequel tout le monde est gagnant, mais il demande une importante coordination, et des concessions des deux côtés.» Il faut dire que le trafic aérien s’est intensifié, et les mesures de sécurité également: des clôtures se dressent depuis quelques années sur tout le pourtour du site, d’où les avions civils et les jets de combat peuvent désormais décoller à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.  Dans ce contexte, les agriculteurs doivent être capables de réduire au minimum le laps de temps nécessaire à la fauche. Et se plier à des créneaux stricts: trois fois deux semaines en mai, à la fin juin puis en septembre, pas un jour de plus. Plus question, comme cela se faisait il y a quelques années encore, de venir aux abords de la piste de décollage sur le coup de midi. «Il faut composer avec ce cadre, concède Sébastien Jomini. Mais cela n’a qu’un impact négligeable sur la qualité ou la quantité du fourrage. Et puis on est sur un terrain de la Confédération, pas chez nous. C’est normal de nous adapter.»

Une main sur le volant et l’autre sur le joystick, le paysan vaudois enchaîne une série de rapides manœuvres pour contourner l’un des nombreux panneaux jaunes qui servent de guide aux pilotes. Un grondement se fait entendre par-dessus le ronronnement du tracteur: à quelques dizaines de mètres, deux F/A-18 prennent leur envol en formation serrée. Sébastien Jomini ne lève même pas la tête. «Au fil du temps, on apprend à faire abstraction de ce genre de distraction», raconte celui qui a grandi avec le bruit des avions à réaction, accompagnant son père qui fauchait déjà cette parcelle. «Nous veillons à former les agriculteurs pour qu’ils puissent travailler
sans danger sur les surfaces dédiées au service de vol, note le lieutenant-colonel Guillaume. Ils ont tous suivi une instruction sur la manière de communiquer avec la tour par la radio, et savent précisément comment réagir en cas d’alarme ou si un jet doit décoller en urgence.»

Nourriture destinée aux vaches
Dans le sillage du tracteur, deux milans royaux tournent paresseusement à la recherche de proies. Ils sont rejoints par une cigogne, puis deux, qui se posent sur le tapis d’herbe fraîchement fauchée. «Contrairement à ce que l’on pourrait penser, on voit beaucoup d’animaux dans le coin (lire l’encadré ci-dessous)», confie Sébastien
Jomini, qui salue de la main l’équipage d’un jet de retour sur le plancher des vaches.

L’après-midi avance, l’air se rafraîchit légèrement et les cercles du tracteur se font de plus en plus étroits. Une seconde machine nous rejoint pour faner le foin et former des andains. «Demain, on viendra avec une presse à balles rondes pour l’enrubanner puis l’évacuer immédiatement. On ne peut pas laisser l’herbe trop longtemps sur le site pour éviter tout dérangement.» Cet hiver, le fourrage récolté sur la base aérienne nourrira les 30 holstein de la famille Jomini. L’agriculteur se met d’ailleurs en route pour aller gouverner, avant de revenir poursuivre la fauche à la tombée de la nuit. Le rugissement d’un réacteur couvre sa voix tandis qu’il prend congé, dirigeant son engin vers le soleil couchant.

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean

Une biodiversité insoupçonnée

Lorsque l’on évoque un aérodrome militaire, la première image qui nous vient à l’esprit n’est pas vraiment celle d’une réserve naturelle. Or, ces sites constituent des lieux prisés de la faune sauvage. «Les animaux comprennent très rapidement que l’activité humaine s’y concentre dans certaines zones et qu’ils peuvent librement profiter des espaces verts, note Alain Maibach, biologiste mandaté par l’armée pour analyser et favoriser la biodiversité sur la base aérienne de Payerne. Le bruit des avions ne les gêne pas, ils y sont au calme et à l’abri des chasseurs.» Dans les prés, entre les bosquets et les buttes, il n’est pas rare d’apercevoir un groupe de chevreuils, un renard ou un lièvre. «L’aérodrome est situé sur un corridor faunistique d’importance suprarégionale, dit Alain Maibach. Nous avons doté la clôture d’ouvertures pour laisser passer les mammifères et réalisé un suivi au moyen de pièges photographiques. Nous avons récolté des dizaines de milliers d’images!» Cinq ans après la pose des grillages, le biologiste est en train d’en tirer un premier bilan. Et se réjouit d’une nouvelle trouvaille: une population de crapauds calamites, une espèce menacée d’extinction, vient d’être découverte dans une zone humide située à deux pas de la base aérienne.

Faucher pour plus de sécurité

Si la gestion des herbages situés dans les limites de la base aérienne est aussi importante, c’est parce qu’il en va de la sûreté des pilotes: elle fait partie de l’éventail de mesures passives du concept global de prévention du péril animalier (PPA) directement ordonné par le Département fédéral de la défense. Une herbe trop haute masquerait mammifères ou oiseaux aux alentours des pistes, et une collision avec un aéronef en phase de décollage pourrait avoir des conséquences dramatiques.