Et si à l’avenir la Suisse se mettait à produire uniquement du bio?

Agriculture
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Et si à l’avenir la Suisse se mettait à produire uniquement du bio?

Toujours plus d'agriculteurs travaillent selon le cahier des charges de Bio Suisse. Deux limites empêchent toutefois notre pays de passer à une production 100% bio: le marché et le niveau de capacité de production.

Et si à l’avenir la Suisse se mettait  à produire uniquement du bio?

L’agriculture biologique est en forte progression en Suisse. En 2016, 386 producteurs se sont ainsi annoncés pour obtenir le «Bourgeon», dont 112 en Suisse romande. Du jamais vu depuis les années 1990. A ce rythme-là, verra-t-on bientôt une Suisse passer à un régime agricole 100% biologique? Pour Bio Suisse, c’est clairement un objectif:   «Mais si notre vision idéale, c’est d’avoir une agriculture suisse 100% bio, notre but, à court terme, c’est d’atteindre 25% des surfaces en bio d’ici 2025.» Cédric Chezeaux, agriculteur à Juriens (VD), estime essentiel de renouer avec une pratique plus proche de la nature. En revanche, celui qui est aussi président du comité directeur de Bio Vaud, préfère ne pas mettre d’échéance: «Cela créerait une attente. Je trouve plus judicieux de défendre la cause du bio au quotidien, en accompagnant les paysans qui s’y mettent, en leur démontrant à quel point ils peuvent gagner en autonomie sur leur domaine.»

Le consommateur décide
Du côté de l’Union suisse des paysans (USP) l’hypothèse d’une agriculture suisse 100% est prise au sérieux: «Théoriquement oui, c’est possible si la demande en produits agricoles bios augmente suffisamment, précise Jacques Bourgeois, directeur de l’USP.  C’est une question de marché. Il faudra avant tout que les consommateurs soient prêts à payer un prix juste et équitable pour ces produits et accepter que l’esthétique des denrées alimentaires ne soit pas irréprochable. Peut-être qu’ils trouveront une fois un ver dans leur cerise…» Claude Baehler, président de Prométerre va dans le même sens.«Le consommateur ne devrait plus s’offusquer de manger des pommes d’apparence imparfaite.» Or, c’est moins la forme et la présentation des produits issus de l’agriculture biologique que leur prix qui peut rebuter. «A l’entrée du magasin, le consommateur suit ses idéaux et il décide d’acheter du bio, analyse Claude Baehler. Mais à la sortie, c’est son portemonnaie qui a parlé.» Comme le rappelle Jacques Bourgeois, «ces prix plus élevés sont dus aux besoins en main d’œuvre supplémentaires. Au vu du tourisme alimentaire, de la concurrence sur les marchés, du pouvoir d’achat qui s’érode, je ne pense pas que tous les consommateurs soient prêts à débourser davantage pour ne plus acheter, à l’avenir, que des produits suisses bio.»

La productivité en question
Notons au passage, que la croissance du bio dans notre pays s’explique surtout à travers l’importation de produits de provenance étrangère.« A l’échelle mondiale, la demande augmente également pour ce type de produits, indique Patrik Aebi, responsable du Secteur Promotion de la qualité et des ventes à l’OFAG.  Avec des conséquences telles que l’augmentation des prix, une propension supplémentaire aux fraudes et l’intensification du commerce international.» Or, si le marché représente un premier obstacle, c’est surtout la question de la productivité qui est frein. «Aujourd’hui, la Suisse produit 59% des calories consommées sur son territoire, explique Claude Baehler. Si l’on passait à 100% bio de manière brutale, la production agricole chuterait de 30% à 50%. Avec le bio, on n’est pas en mesure de produire en suffisance des variétés de blé, des pommes de terre et de la betterave résistantes à notre climat.»  Au risque de ne plus assurer la sécurité alimentaire du pays? «Soyons clairs, affirme Cédric Chezeaux, l’autosuffisance n’est pas possible. Mais dans notre société de gaspillage et de surproduction, pourquoi se faire peur en affirmant que le bio ne saurait nourrir tout le monde?» A l’échelle des régions, l’agriculteur de Juriens estime que les producteurs suisses pourraient, par exemple, travailler en bio avec leurs pairs du sud de l’Allemagne et la France voisine «qui ne demandent que cela.»

La technologie à la rescousse
Comme le souligne également Gérald Huber, conseiller bio à ProConseil, une reconversion ne se fait pas du jour au lendemain. L’agriculteur, explique-t-il, s’interroge sur toute sortes d’aspects, à commencer par les moyens techniques à sa disposition.«En moyenne, il lui faut entre 3 et 7  ans avant de lancer dans le bio.» Pour Patrik Aebi, c’est aussi l’organisation du travail qui retient encore les agriculteurs intéressés par le bio: «Difficile dêtre efficient sans mécanisation de pointe qui viendrait remplacer une main d’œuvre coûteuse. C’est pourquoi la recherche dans ce domaine est essentielle. » Claude Bahler abonde. Mais il déplore le fait que les producteurs «assument eux-mêmes des essais puisque l’on coupe dans les budgets de la recherche agricole fondamentale et appliquée.» Aspirant au bio, l’agriculture suisse a donc encore une marge de progression avant d’être confrontée au choix définitif d’une totale reconversion. Mais sur le fond de la question, c’est déjà demain.

Texte(s): Nicolas Verdan
Photo(s): DR

Traitements

Trois cultures qui donnent du fil à retordre

Pommes de terre
La pomme de terre nécessite une quantité importante d’éléments nutritifs et de nombreux passages de machinerie pour la préparation du sol et l’entretien de la culture. La surface cultivée de patates biologiques n’a cessé d’augmenter ces dernières années.

 

Betterave
Le sucre biologique suisse est demandé par le marché – mais il manque encore à l’appel. Cette culture est en effet très exigeante, en particulier son désherbage. Il faut arriver à maîtriser le nombre d’heures utilisées à cet effet si l’on veut garantir une rentabilité.

 

Blé
Le blé panifiable indigène est rare en Suisse. La production biologique étant assortie de certaines limitations, il est en effet plus difficile d’influencer la teneur en gluten, par une fertilisation ciblée entre autres, que dans des cultures conventionnelles.

En chiffres

Forte progression
6144 producteurs travaillent selon le cahier des charges de Bio Suisse à fin 2016.
386 nouveaux producteurs bio en Suisse, dont 112 en Romandie.
140000 hectares cultivés en bio, soit 13,4% de l’ensemble de la surface agricole.
2,5 milliards de francs, soit le chiffre d’ affaires du bio en Suisse. Le produit bio le plus apprécié est l’oeuf, suivi des légumes, puis du pain frais. Les parts de marché de ces trois produits sont toutes supérieures à 20%
8,4%,  soit la proportion de bio par rapport à l’ensemble du marché alimentaire. En 2015, elle était de 7,7%.

+ d’infos: www.bio-suisse.ch