Interview
Sophie Swaton: «Il faut soutenir ceux qui veulent se reconvertir dans un métier durable»

Alors que Meyrin (GE) vient d’annoncer la création prochaine d’un revenu de transition écologique, plusieurs cantons sont aussi intéressés. Interview de sa conceptrice, la philosophe et économiste Sophie Swaton.

Sophie Swaton: «Il faut soutenir ceux qui veulent se reconvertir dans un métier durable»

Pour agir face à l’urgence climatique, vous proposez une nouvelle forme de rémunération qui vise à «réconcilier fin du monde et fin du mois». Quel était votre postulat de départ?

➤ Que les questions écologiques et sociales sont profondément liées. En effet, comment demander à la population de s’engager pour la planète sans lui donner les moyens économiques de le faire? C’est une impasse. De plus, de nombreuses personnes ont envie de se réorienter dans des métiers plus durables, mais n’en ont pas les ressources financières et structurelles.

Pour y remédier, vous avez mis au point le concept de revenu de transition écologique (RTE). De quoi s’agit-il?

C’est un outil pour les collectivités publiques qui vise à verser un revenu à des personnes physiques, en contrepartie d’activités orientées vers l’écologie et le lien social. En étant soutenues, les personnes et initiatives déjà actives ou émergentes gagneront en visibilité et serviront de levier pour redynamiser les territoires.

Cela semble assez théorique…

Au contraire, c’est très concret! Imaginez que vous travaillez dans les assurances et que vous souhaitez vous reconvertir dans l’artisanat ou la mobilité douce. Pour cela, vous allez vous adresser à une coopérative de transition écologique. Après avoir évalué votre projet, celle-ci vous proposera un revenu monétaire ou un capital de démarrage, un suivi spécialisé, une formation si besoin, ainsi qu’une mise en réseau avec d’autres acteurs de la région, afin de pérenniser l’activité. Ce cadre rassurant vous encouragera à vous lancer, car il y aura moins de prise de risque. Si le RTE sera d’abord assuré par des subventions, des dons ou des cotisations, l’objectif est l’autofinancement. Pour ce faire, les coopérateurs ayant bénéficié d’une aide reverseront un pourcentage de leur salaire dans la structure.

Mais comment déterminer quelles activités sont durables ou non?

Leur impact sera évalué par un conseil scientifique composé notamment de climatologues, et appuyé par la Fondation Zoein. Une charte définira des critères d’évaluation stricts, comme la création de richesses monétaires ou d’emplois, mais aussi des critères évolutifs en fonction du territoire. Je pense par exemple à la protection de la faune et la flore d’une région en particulier. La dimension sociale des activités culturelles sera aussi prise en compte.

Trois territoires d’expérimentation du RTE existent déjà en France, dont celui de Grande-Synthe, dans le Nord, depuis 2019. Les débuts sont-ils prometteurs?

Oui, très! Cette commune était le lieu idéal, car c’est une zone qui a souffert de la désindustrialisation et qui compte environ 30 % de chômage, notamment chez les jeunes. Une quinzaine de personnes se sont déjà engagées. Parmi eux, Nicolas, ex-informaticien de 42 ans, qui a créé une entreprise de réparation de vélos. Ou encore Laetitia, ancienne développeuse informatique, qui a réalisé son rêve: faire de l’illustration autour du patrimoine et de la biodiversité.

Alors que la ville de Marseille expérimentera ce dispositif l’année prochaine, où en est-on en Suisse?

La semaine dernière, Meyrin (GE) a annoncé qu’elle allait créer une coopérative de transition écologique l’an prochain, dans laquelle cet outil devrait avoir un rôle majeur (lire l’encadré ci-dessous). Ce serait une première en Suisse! À l’échelle cantonale, Jura, Vaud, et bientôt Genève, étudient la possibilité de faire de même. Mais avant cela, il faut régler de nombreuses questions juridiques, organisationnelles et techniques, ce qui peut prendre beaucoup de temps.

Le milieu agricole est-il particulièrement concerné par cette initiative?

Oui, c’est un secteur-clé pour assurer la résilience des territoires. En zone rurale, une coopérative pourrait permettre aux paysans en conventionnel de se reconvertir au bio, de se lancer dans l’agroforesterie ou la permaculture, tout en bénéficiant d’une formation adéquate et d’un revenu stable. Des parcelles pourraient aussi être mises à disposition de ceux qui ne sont pas du milieu et qui souhaiteraient avoir une ferme. Actuellement, l’accès à la terre est un frein à la souveraineté alimentaire. Pourtant, de plus en plus de citoyens ont envie de renouer avec l’agriculture, notamment depuis la pandémie. Nous devons les soutenir.

Quels autres avantages offre une coopérative de transition dans l’agriculture?

Les paysans réunis au sein d’une même structure pourraient partager les frais pour acheminer leurs produits en circuits courts, par exemple grâce à des paniers de livraison. Cette entraide territoriale permettrait de sortir d’une logique de compétitivité qui provoque la mort des petites exploitations. C’est du bon sens paysan!

L’initiative va-t-elle essaimer?

Je l’espère. En tout cas, il y a de l’intérêt. On dit souvent qu’il n’y a pas assez de travail dans nos sociétés. C’est faux! Nous manquons surtout d’emplois rémunérés qui respectent les limites planétaires. Aujourd’hui, la transition écologique est inévitable. Il est donc préférable que chacun s’épanouisse dans un métier durable, afin d’éviter qu’un jour des mesures autoritaires ne soit imposées. Si l’économie est le problème, elle doit faire partie de la solution.

+d’infos www.zoein.org/le-revenu-de-transition-ecologique

Texte(s): Lila Erard
Photo(s): Eddy Mottaz

Bio Express

Après une thèse sur les mécanismes de lutte contre la précarité et le chômage, Sophie Swaton est devenue maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie et de durabilité de l’Université de Lausanne. Dans ce cadre-là, la philosophe et économiste a mis au point son concept, explicité dans l’ouvrage «Pour un revenu de transition écologique», publié en 2018. Elle a également créé la Fondation Zoein – qui signifie «vivre» en grec –, pour soutenir des projets de transition écologique, sociale, énergétique, politique, intérieure et spirituelle.

Meyrin, commune pionnière

La semaine dernière, lors du Meyrin Economic Forum, la commune genevoise a annoncé qu’elle allait créer COMETE, la Coopérative meyrinoise de transition écologique, en 2022. Celle-ci aura pour but de favoriser le développement d’une économie verte, en offrant une plateforme de réseautage, de coaching et de formation aux porteurs de projets, entreprises, organisations publiques et acteurs financiers de la région. Un revenu de transition écologique y sera également mis en place. La ville espère ainsi créer un référentiel académique pour les autres territoires suisses intéressés, en partenariat avec la Fondation Zoein.