Son camping-car est un hôpital pour les cisailles et les sécateurs fatigués

Portraits
Maurice rossier
Son camping-car est un hôpital pour les cisailles et les sécateurs fatigués

Depuis quinze ans, Maurice Rossier sillonne les campagnes et les vignobles romands afin de redonner un second souffle aux outils de taille des vignerons et arboriculteurs.

Son camping-car est un hôpital pour les cisailles et les sécateurs fatigués

Sur la cuisinière de son camping-car, un sécateur électrique en pièces détachées attend l’heure de la résurrection. Parmi les pignons, coques, circuits imprimés, bielles et gâchettes, certaines pièces ont en effet piètre allure et l’outil a rendu l’âme après quelque 400 000 coups en deux ans de bons et loyaux services. Penché sur son établi rudimentaire, sifflotant un air de Trenet, il suffira à Maurice Rossier de quelques instants pour redonner vie à l’outil qu’un vigneron de La Côte lui apporté quelques heures auparavant: «Il est reparti pour deux ans!»

À l’aide de quelques tournevis, d’une série de clés et de l’intégrale des catalogues détaillant leur construction, Maurice Rossier possède dans son atelier mobile tout ce qu’il faut pour démonter et réparer les sécateurs et cisailles les yeux fermés. «Le fonctionnement d’un sécateur n’est pas si compliqué. Par contre, son entretien nécessite la précision d’un horloger. Les pièces et les pignons sont extrêmement petits: quand je les remets en place, c’est tolérance zéro!»

Amoureux du beau geste
Tel un artisan, Maurice Rossier se dit amoureux du beau geste: «J’aime à penser que grâce à la finesse de mon travail, l’arbre donnera de beaux fruits et la vigne sera vigoureuse.» C’est chez son oncle, viticulteur à Founex (VD), que Maurice Rossier a tenu en main son premier sécateur. «J’avais une douzaine d’années et je devais, durant les mois d’hiver, tailler les bois américains longs de 4 à 6 mètres, pour en faire des porte-greffes.» C’est à cette époque que Maurice Rossier contracte le virus de la vigne et du travail de la terre. À défaut de pouvoir reprendre le domaine trop petit de son oncle, le jeune homme choisit alors une profession qui lui permettra de rester en contact avec les gens de la terre: il devient forgeron-mécanicien sur machines agricoles. Après son apprentissage chez Hämmerli, l’un des barons de la machine agricole de l’époque, il se met à son compte. «C’était en 1974. Tout était possible à l’époque. Y compris lancer son commerce avec simplement un billet de 50 francs et sa caisse à outils d’apprenti!»

En plus des réparations et entretiens des tracteurs et machines agricoles et viticoles, Maurice Rossier devient agent pour Felco, le célèbre fabricant neuchâtelois de sécateurs et cisailles. «En quarante ans, j’aurais équipé trois générations de vignerons en outils de taille. J’ai commencé par les modèles traditionnels dans les années septante, puis les séries pneumatiques à partir de 1985 et enfin les sécateurs électriques au milieu des années nonante.»

Une vie de bohème
Justement, le téléphone sonne. C’est pour un cordon coupé. Un classique chez les utilisateurs de sécateurs électriques. «Pas de problème! Je viens vous changer ça demain?» Hier à Marsens, en Gruyère, demain à La Sarraz, dans le Nord vaudois, après-demain en Valais: telle est la vie de bohème de Maurice Rossier, qui ne se déplace
jamais sans son bus, son atelier mobile qui lui fait également office de lieu de vie. «En 1999, j’ai subi un gros accident de travail: une porte de garage m’est tombée sur le dos. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé dans l’incapacité de porter des charges lourdes.» Pour l’entrepreneur qu’il est alors, c’est une catastrophe. «Il a fallu me résoudre à fermer la forge de Commugny (VD) que j’exploitais alors, et à changer de vie.»

Fini les réparations de moteurs, de presses et de pulvérisateurs. Fermée la ferronnerie d’art qu’il avait développée. Désormais, Maurice Rossier ne peut plus vivre que de son activité d’agent Felco. Son revenu, il le tirera seulement de l’entretien et de la vente d’outils de taille, de sécateurs et de cisailles. Une gageure pour ce patron qui décide de repartir de zéro: «Je ne pouvais plus accueillir mes clients dans mon atelier, je me suis donc dit que c’est moi qui irait désormais à eux!» Se rendre mobile et élargir son rayon d’action, offrir flexibilité et rapidité d’intervention en plus de ses compétences: la stratégie du forgeron-mécanicien s’avère payante, puisque voilà quinze ans que ce personnage haut en couleur sillonne la Suisse romande et visite ses dizaines de clients, arboriculteurs, viticulteurs mais aussi simples particuliers propriétaires.

De la poésie entre les pignons
Malgré son accident qui le fait souffrir encore aujourd’hui, le sexagénaire ne se défait jamais de son sourire et affiche un moral en acier trempé: «À l’image des lames de sécateur que je soigne, glisse-t-il malicieusement. J’aime mon métier et notamment le fait de me mettre au service des gens de la terre. Être à leur contact me nourrit. Mon plus beau cadeau, c’est de les voir repartir avec l’envie d’aller bosser à la vigne!»

Volontiers gouailleur, le Vaudois sait faire preuve d’une sensibilité inattendue quand il parle des outils qui reprennent vie entre ses doigts. «Un sécateur, c’est beau et utile à la fois. Tenez-le dans votre main. N’est-ce pas une sensation agréable? Il est conçu comme l’exact prolongement de votre bras. Écoutez le bruit qu’il fait! Et rendez-vous compte de sa puissance extraordinaire!» En plus de savoir les vendre et de leur redonner vie, Maurice Rossier donne à ses sécateurs un supplément d’âme: «C’est magique. D’un simple coup de gâchette, on permet à la nature de revivre.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): © claire muller

En dates

  • Automne 1974 «Au culot, je vais voir mon banquier pour ouvrir un compte, avec 50 francs pour monter mon commerce de machines agriviticoles.»
  • Automne 1999 «C’est l’année de mon accident, événement tragique qui a changé ma vie.»
  • 2017 «Date à laquelle je vais remettre mon commerce. Enfin, si je me décide à arrêter…»