Se passer de chimie au verger: le défi est de taille pour la profession

Les pros de la terre
Arboriculture
Se passer de chimie au verger: le défi est de taille pour la profession

Soixante ans après la généralisation de l’utilisation de la chimie et des molécules de synthèse en arboriculture, le verger suisse est en train de totalement repenser sa stratégie de lutte contre les ravageurs. Tour d’horizon des différents projets et essais en cours.

Se passer de chimie au verger: le défi est de taille pour la profession

L’année 2016 pourrait bien rester dans les annales du monde de l’arboriculture suisse. L’acharnement médiatique d’une rare ampleur sur les arboriculteurs et leur responsabilité dans la question des résidus présents dans les fruits, le débat sur la suppression du glyphosate en Europe, le tout agrémenté par une météo printanière exécrable, auront mis les nerfs des professionnels à rude épreuve. Actuellement, c’est la tavelure qui leur mène la vie dure. Rares sont en effet les producteurs de pommes à pouvoir se targuer d’avoir un verger parfaitement sain, alors que les fruits sont en pleine formation. «Sans la chimie, ces jours, on courrait à la catastrophe», explique Luc Magnollay, président de l’Union fruitière lémanique (UFL). Mais comme tous ses collègues, le producteur d’Étoy (VD) le reconnaît: combattre les indésirables avec des pesticides est une méthode qui atteint aujourd’hui ses limites. Au bout de la chaîne, les revendeurs et les consommateurs exigent une réduction des résidus dans les fruits.
Dans les vergers, l’état des sols, de la biodiversité et de l’environnement est clairement préoccupant, et ce malgré l’adoption progressive, ces vingt  dernières années, de produits de traitement moins toxiques et de méthodes alternatives comme la confusion par phéromones en guise de moyen de lutte contre les insectes par exemple. Quelles solutions s’offrent alors aux producteurs pour utiliser moins d’intrants? Certains se sont tournés vers le bio. «C’est une bonne option, qui fonctionne, car il y a des aides directes et des prix plus élevés, permettant de combler les pertes de rendements», analyse Luc Magnollay. Aujourd’hui, environ 5% du verger lémanique a franchi le cap. «Mais attention, poursuit-il, en bio comme en PI, on doit toujours autant traiter, car les maladies sont les mêmes.» En outre, d’un point de vue commercial, la demande en fruits bios, si elle a quelque peu augmenté ces dernières semaines, n’est pas non plus exponentielle. «Il ne faut pas qu’on se convertisse tous, sans quoi le marché risque de saturer et les prix de s’effondrer.»

Plusieurs alternatives à l’étude
D’autres pistes de réflexion existent, à l’image de l’alternative «bas résidus» ou «low residue», imaginée par les  chercheurs de l’Agroscope Wädenswil. À mi-chemin entre la PI et le bio, cette stratégie a été mise en application par la coopérative fruitière lémanique cette année et semble prometteuse, même si la gestion des maladies de la   conservation pose encore problème. L’émergence de nouvelles variétés résistantes suscite également de grands  espoirs. «Mais on sait que ces résistances ne sont pas infaillibles et que les maladies seront toujours là, sous une forme ou une autre. Il nous faudra toujours poursuivre la protection de nos vergers», pondère Luc Magnollay, qui attend  beaucoup d’un récent essai lancé par Agroscope, permettant à des pommiers cisgéniques – auxquels on a intégré un gène de la même espèce – de résister au feu bactérien, principale maladie bactérienne des fruitiers à pépins. Et de préciser: «C’est une forme d’accélération des méthodes d’hybridation classiques.»
D’autres projets s’attachent à modifier en profondeur la conception même du verger: à l’École d’agriculture de Marcelin (VD), on se presse pour visiter le biodiverger, qui propose une vision totalement novatrice de la gestion d’une parcelle. Ses concepteurs reconnaissent cependant que ce modèle de production, prometteur pour la vente directe, est incompatible avec les standards actuels du commerce. Quant aux firmes phytosanitaires, elles ont aussi leur rôle à jouer. «Il y a du potentiel notamment du côté des produits alternatifs, souvent cités comme PNPP, soit préparations naturelles peu préoccupantes», relève David Vuillemin, conseiller technique à l’UFL. Chaque année, la liste des  produits «biocompatibles» homologués par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) s’allonge et certaines entreprises spécialisées, comme Staehler, proposent régulièrement aux arboriculteurs de nouveaux produits mieux profilés d’un point de vue éco et phytotoxique.
Du côté des organisations de producteurs, enfin, on n’est pas en reste. L’UFL, parfaitement consciente du défi qui attend la production arboricole, multiplie les essais et incite ses producteurs à expérimenter de nouvelles méthodes de lutte: cerises sous filet, traitements à l’hydroxyde de chaux, utilisation d’auxiliaires de lutte comme les nématodes contre les hoplocampes. L’UFL vient également de déposer un dossier auprès de l’OFAG dans le cadre de l’ordonnance sur la promotion de la qualité et de la durabilité dans le secteur agroalimentaire. Objectif: décrocher des aides financières pour soutenir la recherche d’alternatives, notamment au désherbage chimique. «Il y a une réelle demande de nos membres en ce qui concerne l’entretien mécanique des vergers, confie David Vuillemin. Il nous faut accumuler de l’expérience pour pouvoir avancer.» Avancer, certes, mais avec une marge de manoeuvre des plus restreintes: «On ne peut pas se permettre de baisser la garde dans la lutte phytosanitaire, insiste Luc Magnollay. La tolérance des acheteurs et des consommateurs est nulle. On ne vend pas une pomme tavelée ou avec un ver. Même si elle a bon goût et qu’elle est saine.»


RECHERCHE
Produire des pommes sans résidus, c’est possible et rentable mais il y a des limites
Agroscope s’est penché sur la faisabilité et la pertinence économique d’une production sans résidus.

«Oui, mais.» Telle est la réponse d’Andreas Näf à la question: est-il possible et économiquement rentable de produire des pommes sans résidus? Le chercheur de la station Agroscope de Wädenswil s’est penché sur la question entre 2008 et 2015, en créant un essai «low residue» (LR) ou «bas résidus». L’objectif est d’apporter à la profession des pistes pour répondre aux exigences grandissantes des consommateurs quant aux résidus de produits phytosanitaires dans les fruits, notamment les pommes. «Nous avons cherché à optimiser l’application des produits phytosanitaires en combinant les stratégies de lutte de la PI (production intégrée) et du bio», explique le chercheur. En début de croissance du verger, la lutte contre les maladies et notamment contre la tavelure s’est donc effectuée avec les produits habituellement utilisés en PI (fongicides pénétrants). «Notre objectif était que les arbres, au moment de leur floraison, affichent une situation sanitaire irréprochable, nous permettant ensuite de lever le pied au niveau des traitements.» À partir du stade post-floral, l’expert et son équipe ont modifié leurs méthodes de lutte en appliquant des produits utilisés en bio, à savoir des fongicides non pénétrants, bicarbonate, soufre et argile sulfurée. L’essai a été mené avec les variétés golden delicious, ariane, otava et topaz (ces trois dernières étant résistantes à la tavelure). L’évaluation économique de l’essai passe par trois critères distincts: le rendement, les coûts de production et le cash-flow, qui correspond à la somme des bénéfices et de l’amortissement du verger. Finalement, le bilan montre que la variante LR permet d’obtenir des rendements aussi bons que ceux de la PI, avec une fluctuation selon les variétés. Par contre, la déconvenue se situe au niveau des coûts de production, qui ne pourraient être couverts qu’avec une augmentation d’environ 24 ct./kg du prix de vente des pommes. «En bio, les producteurs bénéficient de prix plus élevés qu’on n’aurait clairement pas en version LR», justifie le chercheur. Par ailleurs, Andreas Näf et son équipe ont dû faire face à un autre écueil, celui des maladies de la conservation. «Nous n’avons volontairement pas appliqué les méthodes des producteurs bios, qui utilisent habituellement le traitement à l’eau chaude, coûteuse en temps, en énergie et donc en argent.»
En définitive, Andreas Näf est convaincu du potentiel de cette stratégie «mi-PI, mi-bio» et poursuit la recherche dans cette direction. Il reconnaît cependant que le risque existe de créer une discrimination sur le marché. «Même si certains consommateurs seraient sans doute prêts à payer ces 24 centimes supplémentaires par kilo, il paraît compliqué d’un point de vue commercial de faire valoir cette nouvelle qualité, à mi-chemin entre la PI et le bio.» Et de rappeler que l’idée du projet était non seulement de montrer aux producteurs qu’une progression était envisageable, mais aussi de prouver à tous les autres acteurs (acheteurs et revendeurs notamment) qu’en matière de diminution des produits.

+ D’INFOS www.agroscope.admin.ch


FIRMES
L’intérêt grandit pour le développement de produits naturels
En matière de lutte, notamment fongique, la liste des produits de contact homologués, compatibles avec le bio, s’allonge petit à petit. Depuis plusieurs années, quelques entreprises helvétiques se sont spécialisées dans ce genre de traitements.

Dans les vergers de l’école d’agriculture de Marcelin (VD), Flore Lebleu, ingénieure de développement pour la maison Staehler, parcourt ses lignes de pommiers où sont testés chaque année de nouveaux produits phytosanitaires ainsi que de nouveaux modèles de traitement. «Ici, on étudie huit modalités de lutte contre la tavelure. On cherche à savoir quel est le meilleur partenaire de contact à associer au stamina.» Ce fongicide systémique, mis sur le marché par Staehler il y a deux ans pour la vigne et depuis l’année passée contre la tavelure du pommier, est synthétisé à base de phosphonate de potassium. S’il ne peut pas être utilisé en bio, il affiche selon Flore Lebleu une toxicité moindre à l’égard de l’environnement. «Et surtout, il limite l’usage d’un produit de synthèse, le triazole, qui laisse des résidus dans les fruits.» Voici plusieurs années que cette entreprise argovienne s’est concentrée sur le développement et la commercialisation de produits issus de matières naturelles. Ainsi, il y a une dizaine d’années, alors que les besoins étaient naissants, Staehler lançait l’armicarb, un fongicide de contact qui agit de façon préventive contre la tavelure et l’oïdium. Ce bicarbonate est formulé à base de savons, affichant une faible phytotoxicité et une bonne résistance au lessivage. Utilisé d’abord par les bios, ce fongicide a vu son usage se généraliser à toute la profession. «Nous sommes parfaitement conscients des attentes du marché et des producteurs. La majorité des produits que nous développons aujourd’hui, insecticides ou fongicides, sont donc issus de matières naturelles», affirme Flore Lebleu.
Une autre entreprise helvétique s’est positionnée encore plus clairement dans le secteur. Il s’agit d’Andermatt bio control, qui s’est fait connaître il y a trente ans avec le madex, un insecticide biologique actif contre le carpocapse. L’entreprise s’est depuis spécialisée dans la formulation de produits phytosanitaires destinés aux producteurs bios. Une de leurs dernières innovations est l’huile de neem, un extrait de baies exotiques qui agit comme insecticide et acaricide.
Avec Staehler et Andermatt, la Suisse dispose donc d’entreprises proactives dans le développement de produits alternatifs et moins écotoxiques. Mais du côté des multinationales qui fournissent encore aujourd’hui l’essentiel des molécules, l’intérêt n’est pas encore vraiment marqué. Chez Syngenta, on le reconnaît volontiers: «Les hautes exigences en matière de spectre d’efficacité, de profil toxicologique et de résidus nous poussent à éliminer beaucoup de matières actives potentiellement intéressantes», confie Damien Balthazard, expert technique au sein de la firme bâloise.
Difficile en effet de trouver aussi efficace qu’une molécule de synthèse spécialement conçue pour lutter contre tel ou tel ravageur. Une autre piste semble donc se dégager, celle de la stimulation du système immunitaire des arbres. «Nous travaillons avec la maison bretonne Goémar et proposons des produits à base d’algue», précise Flore Lebleu. Ainsi le vacciplant, extrait d’algue brune laminaire, stimule les défenses immunitaires de la plante, à l’image d’un vaccin. «Les feuilles de l’arbre traité produisent davantage de lignine et sécrètent des antibiotiques naturels rapidement, empêchant ainsi les attaques d’oïdium.» L’efficacité semble être au rendez-vous, à condition de renouveler régulièrement les applications. «C’est là la limite des produits de contact, reconnaît Flore Lebleu. Ils sont plus facilement lessivés, donc il faut effectuer davantage de passages.»


INNOVATION
Le biodiverger de Marcelin est un écosystème à lui seul
Le canton de Vaud et l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL) ont mis en place un verger expérimental totalement novateur, géré selon les principes de la permaculture et de l’agroforesterie, aux antipodes du verger monoessence et monovariétal.

Allier biodiversité et rationalité, tels sont les objectifs des concepteurs du biodiverger de Marcelin, au-dessus de Morges (VD). Voilà trois ans que L’Institut de recherche en agriculture biologique (FiBL) et le Service de l’agriculture et de la viticulture du canton de Vaud ont lancé un projet de verger conçu selon un modèle forestier et permacole. Les modalités de l’expérience sont claires: le moins d’intrants possibles, le renoncement au cuivre, peu de frais de structures (pas d’irrigation ni de couverture des arbres), avec pour objectif de dégager un salaire tout en réduisant de moitié la charge de travail par rapport à un verger conventionnel.
La parcelle a donc été imaginée selon un maillage écologique entre éléments productifs et non productifs, sur le modèle forestier. La densité de plantation est ainsi nettement diminuée avec seulement 250 fruitiers basse tige et haute tige plantés sur 5500 m2. «On a opté pour des variétés résistantes ou peu sensibles et adaptées aux vergers nécessitant peu d’intrants, comme akane, dalinette ou ladina pour les pommes, explique Pascal Mayor, responsable des cultures spéciales au Service de l’agriculture du canton de Vaud. Nous avons également choisi des portegreffes adaptés, en l’occurrence M7 plutôt que M9, trop vigoureux. Enfin, nous avons sciemment mélangé les espèces et les hauteurs d’arbres, de façon à réduire la pression des maladies, notamment de la tavelure.» Les arbres sont en partie plantés selon un schéma qui se répète: un pommier, un autre fruitier (prunier, pêcher, poirier) et un fixateur d’azote (caraganier, baguenaudier, coronille, genêts). Entre les lignes d’arbres ont été installées des planches maraîchères (destinées à la production grainière et légumière), des haies d’arbustes indigènes ainsi que des bandes florales. «Nous les avons choisies de façon à assurer une floraison la plus étalée possible pour les pollinisateurs», précise Hélène Bougouin, du FiBL. Pour la fumure, les déchets de tonte et de taille sont utilisés sous forme de mulch et de bois raméal fragmenté. On est donc aux antipodes du verger monoessence et monovariétal comportant peu de surfaces écologiques. «Au biodiverger, tout est fait pour favoriser un maximum de formes de vie, précise Théo Grossenbacher, agriculteur à la ferme des Sapins de Colombier (VD), chargé de la gestion de la parcelle. On doit atteindre un équilibre naturel, de façon à ce que les auxiliaires régulent efficacement les ravageurs.»
Si les bandes florales et haies d’arbustes servent de refuge et de gardemanger aux auxiliaires, des tôles posées au sol, des caisses et des perchoirs facilitent la présence de serpents, d’hermines et de rapaces, précieux alliés dans la lutte contre les campagnols, ennemi No 1 du biodiverger. «On n’est pas dans le «laisser-faire», précise encore Hélène Bougoin. On cherche à favoriser le fonctionnement écosystémique de la parcelle. La finalité, c’est clairement de produire des denrées alimentaires et d’en tirer un revenu.» Théo Grossenbacher le reconnaît cependant, il navigue à vue, notamment en ce qui concerne la gestion de la pression parasitaire et sanitaire. «J’apprends à ne pas avoir peur!»
Le biodiverger de Marcelin n’en est qu’à sa troisième année de fonctionnement et il est encore trop tôt pour dresser un bilan au niveau économique. «Ce verger expérimental se veut aussi un réservoir d’idées pour les professionnels et les jeunes en formation, confie Pascal Mayor. «Les haies, les plantes favorables aux ravageurs, la production grainière, les abris à chauves-souris sont autant des pistes que les arboriculteurs et les maraîchers peuvent explorer. Nous souhaitons montrer toutes les possibilités, mais aussi les limites de l’écosystémie dans un verger.» D’un point de vue commercial, les concepteurs du projet l’avouent volontiers: «Avec un tel mode de culture, on ne peut pas viser la production standard, dédiée à la grande distribution, mais plutôt un mode de commercialisation de proximité, la vente contractuelle, directe, voire l’autocueillette.»

+D’INFOS www.fibl.org. Pour visiter le biodiverger de Marcelin, contacter Hélène Bougouin: helene.bougouin@fibl.org

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller/DR