L’espace urbain, ce nouveau territoire consacré au jardin

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L’espace urbain, ce nouveau territoire consacré au jardin

Ce week-end, le ­jardinage urbain sera à l’honneur de Jardins en fête, à Coppet (VD). Ces espaces verts qui poussent en Romandie répondent à un besoin de recréer du lien avec la terre comme avec ses voisins.

L’espace urbain, ce nouveau territoire consacré au jardin

De Coppet (VD) à Bulle (FR) en passant par Meyrin (GE), persil, tomates cerises et roses trémières envahissent l’espace public. Ces petites parcelles cultivées poussent dans la plupart des villes de Suisse. La manifestation Jardins en fête à Coppet l’a bien compris, en choisissant ce thème pour sa douzième édition qui se déroule cette fin de semaine (voir ci-dessous). D’ailleurs, dans le bourg cossu, d’élégants bacs gris accueillent dés­ormais des herbes aromatiques et des légumes en libre-service.
L’engouement est fort, même si cultiver des légumes en ville n’est pas nouveau (lire ci-dessous). Cette démarche, essentiellement urbaine, répond à un besoin humain de se reconnecter à la nature, à la terre et au rythme des saisons. Loin de ne toucher que des bobos, elle se veut très communautaire, intergénérationnelle, avec la participation des écoles ou des EMS, mais aussi intégratrice vis-à-vis des populations migrantes ou marginalisées. C’est ce que fait la Croix-Rouge fribourgeoise dans son potager bullois (lire en page 7) ou l’association Équiterre qui, avec ses «potagers urbains», soutient les entreprises ou les communes qui souhaitent mettre en place de telles structures par le biais de processus participatifs. Car dans la plupart des cas, l’initiative revient aux autorités publiques, souvent dans le cadre de l’Agenda 21, comme en ville de Genève, ou sous l’impulsion d’un élu. À Lausanne, la municipale verte Natacha Litzistorf veut faire de la capitale vaudoise la vitrine de l’agriculture urbaine.
Mis en place par la Ville de Nyon, depuis 2014, ce sont aujourd’hui plus de 120 carrés potagers qui se retrouvent dispersés dans différents quartiers. «C’est un moyen de sensibilisation, bien qu’à une échelle réduite, à l’agriculture urbaine ainsi qu’à la production de denrées alimentaires, signale Gaël Keim, déléguée à l’énergie et au développement durable, mais c’est surtout un facteur d’intégration et d’échanges sociaux.» Au volet social s’ajoute, dans une optique de durabilité, un aspect environnemental, clairement revendiqué par tous ces projets. En effet, les jardins urbains sont aussi considérés comme des îlots de nature en ville. D’autant plus lorsqu’ils prennent la forme de bacs posés sur un sol inculte. Dans la plupart des projets commandités par les autorités publiques, des chartes de bonnes pratiques accompagnent ces projets, de même qu’une offre en cours et formations sur le jardinage naturel.

Revendications citoyennes
Tandis que les listes d’attente pour obtenir une parcelle privative dans un groupement de jardins familiaux s’allongent, ces microparcelles représentent une alternative bienvenue pour de nombreux habitants. À l’image des Incroyables comestibles, nés en Angleterre en 2008, les initiatives citoyennes se multiplient. «J’ai mis des tracts dans les immeubles voisins et l’on s’est retrouvés une quinzaine pour la première réunion, raconte Pascal Seeger, qui vient de lancer les Incroyables comestibles Meyrin (GE). Par chance, ce mouvement est désormais connu et la commune nous a rapidement fait confiance. Ce printemps, on a tout de suite pu commencer à cultiver une petite parcelle sur l’espace public.» La coopération dans le travail et le partage des récoltes sont au cœur de ce modèle qui s’est implanté dans le monde entier.
À Bulle (FR), c’est le film Demain qui a suscité des vocations. Depuis 2016, une trentaine de citoyens cultivent le Jardin des Pissenlits, un terrain laissé en friche dans l’attente d’un projet immobilier. Cette année, un nouveau potager collectif pousse dans les jardins de Sainte-Croix. «Chacun est libre d’y venir quand il le souhaite, c’est un lieu de rencontres et d’échanges, se réjouit Michel Woeffray, horticulteur  et permaculteur actif dans ces projets. Il suffit d’un message sur le groupe WhatsApp et l’on se retrouve à plusieurs pour venir repiquer les tomates. Chacun y met du sien!» Au printemps, on sent bien que l’élan est là, dans tous les projets on s’affaire pour ajouter du compost, semer, planter, arroser dans un bel élan. Puis vient le moment de récolter les légumes et fruits de ce labeur commun. Mais là, il semble que les Suisses aient parfois du mal à oser se servir…

Texte(s): Marjorie Born

Questions à Joëlle Salomon-Cavin

Joëlle Salomon-Cavin, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne

Que définit la notion d’agriculture urbaine?
Plusieurs choses, en effet. À la fois toutes pratiques agricoles professionnelles et marchandes qui se développent dans et autour de la ville, et du jardinage, pratiqué par des non-­professionnels comme hobby. Ces pratiques ne sont pas nouvelles. Les jardins familiaux, anciennement jardins ouvriers, existent dès le XIXe siècle. Le maraîchage péri­urbain nourrit depuis longtemps les villes.

Comment expliquer ce nouvel essor?
Le jardinage urbain répond à une envie des citadins de cultiver en ville pour produire eux-mêmes leurs aliments, retrouver le lien avec la terre, pour favoriser la nature, mais aussi pour disposer d’un lieu où créer du lien social. L’impulsion vient souvent des autorités. C’est un moyen de réhabiliter l’espace public soumis à une forte densification. Ces intentions sont aussi teintées d’«agriculture washing». Cela paraît tellement vertueux: se mettre tous ensemble et cultiver au milieu de la ville! C’est aussi un mouvement international lié au désir de la population d’investir l’espace public.

Le jardinage urbain n’est-il que bobo et écolo?
Certes, il l’est, mais pas seulement. Selon l’emplacement des lopins dans les quartiers, il touche également des populations socialement moins favorisées. C’est l’essence des Incroyables comestibles qui se sont développés dans une ville anglaise fortement touchée par la crise économique. De là vient aussi cet esprit de collectivité et de gratuité. Le jardinage urbain a une visée écologique en privilégiant les traitements naturels ou la permaculture. En cela, les jardins urbains sont souvent présentés comme des alternatives aux jardins familiaux, ainsi qu’aux méthodes de culture classiques.

Le jardin est en fête à Coppet (VD)

Pour cette 12e édition de leur Journée des plantes et arts du jardin, du 12 au 14 mai, les organisatrices Florence Del Rizzo, Viviane Cagneux et Françoise Mottu-Bonna ont choisi le thème du jardin urbain. Dans le parc du château, pépiniéristes, paysagistes et artisans raviront les amateurs de jardinage autour d’un invité d’honneur: l’association Équiterre, partenaire pour le développement durable. Cette dernière est particulièrement active dans la mise en place de projets de potagers urbains ou de jardins thérapeutiques auprès des entreprises ou de collectivités publiques. Parmi les nouveautés au programme, rendez-vous au Carré des enfants pour initier les petits, ou participez au brunch de la Fête des mamans dimanche de 11 h à 14 h 30, sur réservation. À noter que, pour la première fois, une édition d’automne reprendra possession des lieux les 6, 7 et 8 octobre.
+ D’infos Jardins en fête, du vendredi 12 au dimanche 14 mai 2017, de 10 h à 18 h au château de Coppet. www.jardinsenfete.ch