Rencontre au sommet avec les arboristes grimpeurs

Nature
Reportage
Rencontre au sommet avec les arboristes grimpeurs

Suspendu à des dizaines de mètres du sol, le «GIGN des arbres» prend soin de ce patrimoine vivant de Neuchâtel. Un héritage soumis aux fortes contraintes du milieu urbain.

Rencontre au sommet avec les arboristes grimpeurs

Du haut de ses 35 mètres, le séquoia surplombe majestueusement le parc du Musée d’ethnographie de Neuchâtel. Un géant centenaire dans lequel Eddi et son équipe d’arboristes grimpeurs – le GIGN des arbres comme il la surnomme – s’apprêtent à monter pour faire leur inspection annuelle. Experts en escalade dans les arbres, ils viennent d’accrocher leurs cordes et enchaînent avec quelques échauffements avant d’enfiler leurs baudriers. «Nous faisons des soins, pas de l’élagage.» Cyril tient à la nuance. Avec ses trois collègues et sous la supervision d’Eddi, il va ausculter l’arbre au plus proche du tronc, et le plus haut possible. Avec pour mission d’évaluer son état de santé, la présence de champignons ou de ravageurs. «D’en bas, il est difficile de savoir précisément quelle partie de l’arbre mérite d’être allégée. Grimper permet d’intervenir de manière ciblée.» Autrement dit, couper tout ce qui risque de tomber sur les passants. Car en milieu urbain, la sécurité est le souci principal. Et l’équipe avoue ne pas être tranquille quand la météo annonce des vents à plus de 80 kilomètres/heure.

Un travail de Sisyphe
Avec quatre spécialistes à temps plein, la ville de Neuchâtel est plutôt bien fournie. Il faut tout de même six ans à l’équipe pour inspecter les quelque 15 000 arbres de la commune, même si certains travaux doivent être répétés chaque année. «Avant les grands festivals de l’été, on fait le tour des peupliers du bord du lac. C’est une essence à la croissance rapide, ce qui la rend fragile.» Un cauchemar pour ces grimpeurs, d’autant plus que cette espèce offre peu de branches où poser l’assurage. «Dans le pire des cas, ça peut nous prendre jusqu’à une heure avant de trouver la bonne branche. Et la cime du peuplier est fine, c’est dur à viser.» Un problème, puisque pour hisser leur «ligne de vie», les grimpeurs doivent tirer un filin lesté d’un poids au plus haut de l’arbre. Pour cela, ils utilisent le «big shot», un genre de grande catapulte en caoutchouc qui leur permet de mettre le fil en place. Il ne leur reste alors plus qu’à tirer pour hisser la corde, et se mettre au travail. Une besogne qui les occupera toute la journée pour un seul de ces géants, usés par la vie citadine.

Un patrimoine végétal à préserver
Au sol, Vincent Desprez, chef du Service des parcs et promenades de Neuchâtel, observe le travail des arboristes. «Les gens ont tendance à considérer les arbres comme du mobilier urbain et leur infligent des dommages. En même temps, ils se lamentent lorsque des arbres blessés se dégradent et doivent être abattus. C’est un peu paradoxal.» Prenant à témoin le Musée d’ethnographie, actuellement en rénovation, il ajoute: «On a du mal à faire comprendre que, comme le patrimoine bâti, les arbres sont une richesse qu’il faut entretenir et valoriser. Cela a un coût.» Et les essences majeures de la ville sont autant de reliques d’anciens parcs de maisons de maître ou de propriétés de vignerons. Une arborisation plus que centenaire qui s’essouffle, faute de renouvellement.
La tendance actuelle à la densification du tissu urbain fait en outre peser une menace sur certaines friches boisées. Ce qui inquiète Eddi: «On veut lutter contre le mitage du territoire. Mais qu’est-ce qui est le plus précieux? Un vieux jardin qui a évolué pendant un siècle ou une terre agricole surmenée et biologiquement morte?» Sans compter que les espaces verts en ville ont un rôle non négligeable dans la régulation de la température et offrent des refuges vitaux aux insectes et oiseaux. Des bienfaits que les rangées d’arbres en bord de route peinent à assurer. «On a tendance à ramener la vie du végétal à la nôtre. Mais un jardin a besoin de plusieurs décennies pour se développer.» Perchés dans le séquoia, les grimpeurs ont terminé leur première inspection. «Il est en pleine forme, juste un peu de surcharge à cause des fruits.» Cet après-midi, Cyril et ses collègues termineront leur inspection du vénérable arbre. Un traitement tout en finesse, là où les communes moins bien dotées n’ont d’autre choix que de sortir la tronçonneuse.

Texte(s): Vincent Jacquat
Photo(s): Matthieu Spohn

Questions à... Vincent Desprez

Vincent Desprez est le chef du Service des parcs et promenades de la ville de Neuchâtel.

En quoi un arbre en ville se distingue-t-il d’un arbre en forêt?
En milieu urbain, les arbres sont soumis à des stress plus importants qu’en forêt. Les contraintes principales se situent au niveau du sol; compactage, manque d’eau et travaux souterrains. Les parties aériennes peuvent aussi être blessées par les usagers. Pour ces raisons, la longévité d’un arbre en ville est bien moindre qu’à la campagne ou en forêt.

D’autant plus qu’il fait plus chaud en ville qu’à la campagne…
Bien sûr, c’est un élément qui doit être pris en compte. En été, nous pouvons désormais avoir plusieurs semaines où les températures en ville frôlent les
40 degrés. À Neuchâtel, nous venons de planter des pins parasols qui supportent mieux ces conditions extrêmes. On ne l’aurait pas fait il y a dix ans.

Comment se fait le choix des essences à privilégier en ville?
Il y a eu une période où on préconisait les arbres indigènes, mais ceux-ci se prêtent moins aux conditions urbaines. On essaie aussi d’avoir de la diversité et d’éviter la «monoculture», pour limiter la propagation des maladies et parasites dans les alignements d’arbres.

Bon à savoir

Plantés surtout dès le début du XXe siècle, les grands alignements d’arbres au bord des avenues sont une forme particulière de végétation urbaine. Ces arbres ne prennent pas vraiment racine dans le sol puisque celui-ci n’existe plus en ville. Les lignes d’arbres sont donc plantées dans des fosses aménagées et remplies d’un mélange de terre et de rocher, souvent amené par camion. Quand l’arbre meurt, il faut changer la terre, ce qui implique de gros travaux de génie civil. Pour ces raisons, les communes profitent souvent d’autres tâches, comme le changement des canalisations, pour remplacer complètement un alignement d’arbres. Et ce même si ceux-ci peuvent parfois encore vivre des dizaines d’années.