Quels fruits produire et comment? Les défis posés au verger valaisan

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Arboriculture
Quels fruits produire et comment? Les défis posés au verger valaisan

À l’heure où fleurissent les abricotiers, l’arboriculture du Vieux-Pays se questionne: quelle place accorder au bio? Comment gérer les phytos et anticiper l’évolution des marchés? Tour d’horizon des pistes à explorer.

Quels fruits produire et comment? Les défis posés au verger valaisan

En vingt ans, un tiers du verger valaisan a été renouvelé, soit environ 700 hectares. Avec le soutien de l’État, de l’interprofession et de la recherche agronomique, les producteurs du Vieux-Pays ont réussi plusieurs tours de force: renouveler le verger d’abricotiers, en élargir la gamme variétale et la durée de production sur tout l’été, faire émerger la production de petits fruits, se positionner sur le marché de la cerise et du pruneau. En bref, ils ont su devenir un acteur incontournable de la production fruitière helvétique. Mais qu’en sera-t-il demain? Comment le Valais pourra-t-il encore prétendre conserver sa place de leader avec plus du tiers des cultures arboricoles de Suisse?
Première piste, valoriser encore mieux les spécificités du climat valaisan. «Il faut utiliser notre précocité pour mieux nous démarquer, assène Jacques Rossier. C’est un atout évident. Nous devons développer les variétés précoces, cerises et pruneaux en tête, qui nous permettront de décrocher des marchés pour l’instant réservés aux importations.» Pour le chef de l’arboriculture valaisanne, le potentiel de développement des cerisiers précoces avoisine 60 hectares. «On a su élargir la saison de l’abricot, qui s’étalait sur trois semaines jusque dans les années nonante, à quasi trois mois aujourd’hui. La pomme galmac produite dès juillet nous a également offert de belles perspectives, pourquoi pas dans d’autres cultures?»

Un quart des pommiers en bio
Autre piste à explorer pour toujours mieux coller aux attentes du marché et répondre à une pression politique, celle d’une production moins gourmande en chimie. À Châteauneuf, le domaine du Canton prend à cœur sa mission de recherche: diminution draconienne du recours à l’herbicide, ­objectif zéro résidu sur les pommiers, essais d’éclaircissage mécanique. Les pistes concrètes rapidement réutilisables par la profession sont nombreuses.
Du côté de la recherche, on n’est pas en reste. Le programme de sélection variétale d’abricots, entamé il y a dix ans, va sous peu produire ses premiers résultats, proposant notamment des variétés plus tolérantes à la moniliose. De quoi réjouir les producteurs bios ainsi que le gérant de l’Interprofession des fruits et légumes du Valais, ­Olivier Borgeat, qui voit dans la production bio un potentiel pour son canton. «Un quart des surfaces de pommiers peut être transformé en bio à moyen terme, pour autant que le marché suive», affirme-t-il. Et le gérant de mettre en garde contre les pertes annoncées de surfaces agricoles et donc d’arbres, à cause de l’urbanisation galopante et du projet de troisième correction du Rhône. «D’où l’importance d’améliorer la valeur ajoutée de notre production, le bio étant une option. Les Grisons ont 65% de leur surface en bio, nous avons donc encore un potentiel.» Encore faut-il que les marchés suivent… «On doit travailler en amont, auprès des jeunes, pour les pousser à s’intéresser davantage aux modes de production, poursuit Olivier Borgeat. La branche a une responsabilité dans la vulgarisation des réalités agricoles. Nous devons aller chercher les consommateurs de demain afin qu’ils deviennent de véritables partenaires de nos arboriculteurs.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Carole Parodi, Agroscope/Claire Muller

Témoignages

Bramois Olivier Schupbach, le bio par passion et conviction
Depuis vingt ans, le Bramoisien travaille ses 30 hectares de vergers en bio. Le défi d’une vie, émaillée de réussites, notamment en pommes et en poires, mais aussi d’écueils récurrents, notamment avec l’abricot.

Produire de l’abricot bio en Valais. C’est un des vœux les plus chers d’Olivier Schupbach. «Mais pour l’instant, il faut se rendre à l’évidence: on ne peut pas vivre de cette production.» Le Bramoisien sait de quoi il parle. Depuis vingt ans, il cultive 30 hectares de cultures fruitières, dont 10 d’abricots, sur les coteaux de Sion. Si son exploitation maraîchère et fruitière bio fonctionne correctement aujourd’hui, c’est avant tout grâce aux fruits à pépins. En pomme, qui représente la moitié de ses surfaces, tout comme en poire, la culture sans intrants est maîtrisée, grâce notamment à l’arrivée de nouvelles variétés adaptées au bio: «Topaze et golden orange sont par exemple des variétés résistantes qui permettent d’obtenir des rendements intéressants.» Car, en bio, les moyens pour faire pousser les arbres sont restreints, donc la vigueur et les rendements se voient limités. «L’alternance est plus marquée chez moi que chez un producteur conventionnel. Il faut donc avoir les reins solides et être capable de supporter de mauvaises années. Le revenu peut être médiocre une année et bon une autre. Je dirais qu’il se lisse sur un horizon d’environ cinq ans.» Olivier Schupbach reconnaît malgré tout des avantages à avoir des arbres moins vigoureux: «On est moins touchés par les ravageurs. Ça fait par exemple vingt ans que je ne lutte plus contre les psylles sur les poiriers. Un équilibre s’est créé grâce à des prédateurs naturellement présents.» Le Bramoisien a converti son domaine au bio il y a vingt ans, au moment de reprendre l’exploitation. «Passer au bio est très délicat. Il faut oser les défis et l’insécurité. Chaque année est différente, c’est ça qui est stimulant.
Il n’y a pas de monotonie!» L’abricot bio reste cependant une branche de production où les échecs ont été nombreux, et les années de pratique de l’arboriculteur se sont régulièrement soldées par des échecs. «La culture d’abricots est par essence fragile. Mais en bio, ça devient complètement aléatoire. Il suffit qu’on ait de la pluie au moment de la floraison et on peut perdre un tiers, voire la moitié de la récolte.» L’ennemi No 1, pour Olivier Schupbach, c’est le monilia, ce champignon contre lequel aucun traitement naturel testé ne s’avère efficace.«J’ai tout essayé:  extraits de plantes, bicarbonate de potassium, huiles essentielles, etc. Aujourd’hui, il n’y a que l’apparition d’une variété résistante qui peut nous faire avancer», lance le producteur, qui, malgré les déconvenues, poursuit ses efforts et ses essais. «C’est vrai que cela a un côté désespérant. Mais ce qui me fait tenir, c’est l’amour de l’abricot, un fruit magnifique. Et aussi la volonté de répondre à une attente des consommateurs.» Car pour le Valaisan, c’est clair. Il y a depuis peu un véritable appel d’air pour les produits bios. Les reconversions qui se multiplient dans la production fruitière en sont la meilleure preuve. «C’est réjouissant, mais il faut bien être conscient que ça reste un défi d’être en phase avec la demande du marché», met-il en garde. Ces dernières années, Olivier Schupbach, qui a installé devant son hangar une roulotte où les clients peuvent acheter leurs fruits et légumes en libre-service, a vu augmenter son chiffre d’affaires en vente directe. «Là aussi, la demande augmente.» Désormais, l’arboriculteur adopte une stratégie de diversification de sa production fruitière. «Je m’oriente vers la cerise précoce et la pêche plate, que je vais justement planter ce printemps, indique Olivier Schupbach. En Suisse, la cerise précoce n’est envisageable qu’en Valais. En plus, récoltée tôt, elle permet d’éviter la pression des insectes. Et enfin, à la différence des régions de production, pas besoin de couvrir avec des filets de protection!»
+ D’infos www.bioterroir.ch


Châteauneuf Le domaine du Canton vise l’objectif «zéro résidu»
Avec ses 20 hectares de surfaces fruitières, le domaine de Châteauneuf, à Conthey, multiplie les essais agronomiques dans le but de réduire au maximum l’usage des produits phytosanitaires. Objectif: devenir un centre de compétence reconnu en la matière au niveau européen.

À quelques encablures de la piste de décollage de la base militaire de Conthey, 6200 m2 de pommiers se détachent du paysage. Ils viennent d’être blanchis de la base du tronc à l’extrémité des rameaux. Ces arbres, des variétés golden orange et red fruit, sont les témoins du dernier essai lancé par Sven Knieling, responsable technique de l’arboriculture au domaine de Châteauneuf. «Sur cette parcelle, on s’est fixé un objectif «zéro résidu», signale l’agronome. Autrement dit, notre seul usage de la chimie, c’est un apport d’azote en guise de fumure et une phytorégulation pour l’éclaircissage. Sinon, on adopte l’itinéraire cultural d’un producteur  bio.» Depuis 2014, le domaine de Châteauneuf étudie la question des alternatives aux produits de synthèse. Voilà trois ans qu’un essai low residue – résidus bas – est mené afin de comparer, sur les pommiers, les résultats obtenus avec un plan de traitement conventionnel et un autre réduit au minimum. «Sur l’essai low residue, on a recours aux produits de synthèse jusqu’à ce que la fleur apparaisse. Après la nouaison, on se contente d’un mélange de petit-lait et de soufre.» Le petit-lait, congelé, provient de l’atelier de production laitière du domaine de Châteauneuf. «En fin de compte, les résultats sont tout à fait concluants», affirme Sven Knieling. Depuis le début de l’année, l’agronome et son équipe ont donc décidé de pousser le bouchon encore plus loin. «On sent que la pression sur les produits de synthèse augmente chaque année. La suppression progressive de matières actives est une véritable épée de Damoclès. Il faut à tout prix trouver des solutions de rechange.»
Le domaine de Châteauneuf a donc décidé de recourir uniquement à de l’hydroxyde de calcium pour recouvrir des pommiers au stade préfloral. «Le, but c’est de lutter contre les pucerons lanigères, les acariens, le pou de San José et la tavelure. C’est une première en Valais. On va bien voir ce que cela donne!» Cette substance blanche pulvérisée sur les arbres modifie l’aspect et la texture du bois, perturbant ainsi la reconnaissance de la plante par le ravageur et donc son alimentation et son cycle de ponte. «L’hydroxyde de calcium crée également une barrière physique pour les protéger des agressions externes. Cette barrière est moins sujette au lessivage que le kaolin habituellement utilisé.» Le test est mené sur deux variétés présentant une certaine résistance à la tavelure, à savoir la golden orange et la red fruit. «Si les essais sont concluants, on les élargira à la mairac», précise encore Sven Knieling.
En parallèle, l’Office valaisan d’arboriculture s’est également fixé l’objectif de réduire de 85% l’utilisation d’herbicides cette année. «En 2020, on espère pouvoir s’en passer totalement.» Pour cela, le domaine de Châteauneuf a acquis une machine de désherbage mécanique Ladurner. Les deux têtes pivotantes latérales de l’outil tracté travaillent le sol sur une profondeur de 0 à 7 centimètres. «Les racines des mauvaises herbes sont à l’air libre et sèchent. L’efficacité est spectaculaire!»
Si le responsable technique prend des risques, il le fait de façon extrêmement mesurée, pas après pas, avec les conseils avisés de Mauro Genini, responsable phytosanitaire pour le Valais. «Les méthodes de travail ont été modifiées et la surveillance accrue, notamment en début de saison, au stade préfloral.» Et de préciser que le domaine de Châteauneuf a les mêmes objectifs qu’un producteur lambda: «On commercialise nos fruits à la grande distribution. On a donc les mêmes pressions économiques qu’un arboriculteur et nous devons présenter un bilan économique positif en fin de saison. D’un point de vue technico-économique, nous devons être irréprochables.»
Aujourd’hui, en essayant de nouvelles pratiques, en testant de nouveaux produits et de nouvelles variétés, et en présentant les résultats aux professionnels, le domaine de l’État est en passe de devenir un verger de référence à l’échelle européenne.
+ D’infos www.vs.ch


Agroscope – Conthey Bientôt un abricot «made in Valais»
Dans la station de recherche de Conthey, Danilo Christen et son équipe travaillent sur la sélection variétale d’abricots depuis une dizaine d’années. La résistance à la moniliose fait partie des objectifs à atteindre. Les premières variétés d’abricots «made in Valais» devraient arriver sur le marché d’ici à 2020.

Dans les frigos de la station de recherche Agroscope de Conthey, près de 200 rameaux d’abricotier en fleur sont alignés dans des seaux posés à même le sol. Obtenus par croisement entre les deux variétés bakour et bergeron, on leur a inoculé des spores de monilia, ce champignon tant redouté par les producteurs d’abricots. Ils vont en quelque sorte servir de cobayes aux chercheurs d’Agroscope qui s’évertuent à comprendre le fonctionnement de la moniliose et les modes de défense possibles des abricotiers contre cette maladie. «En évaluant le taux d’infection sur la fleur et la progression de la maladie dans les organes vitaux, on va pouvoir comparer les cartes génétiques des arbres et identifier les régions du génome qui permettent ou pas à l’individu de résister au champignon.» Ce développement de marqueurs moléculaires tel que décrit par Danilo Christen est un outil désormais essentiel dans la connaissance des sensibilités – ou des résistances – des essences fruitières à des maladies ou attaques fongiques. «C’est une aide évidente dans le processus de sélection variétale, puisqu’il va nous faire gagner un temps précieux», affirme le scientifique.
Voilà dix ans qu’il travaille sur le programme de sélection variétale d’abricots, qui vise à développer de nouvelles variétés adaptées aux spécificités du climat valaisan.
«La base des croisements réalisés, c’est le luizet. On s’appuie sur lui pour monter notre sélection génétique, car il possède une forte adaptabilité locale et résiste au froid.» Les abricots de demain hériteront donc des qualités du luizet, tout en affichant une plus grande résistance aux maladies ainsi qu’une meilleure aptitude au transport.
Chaque année, quelque 5000 fleurs sont pollinisées par l’équipe de Danilo Christen. «On récolte environ 1500 noyaux. Mille d’entre eux seront ensuite étudiés.»
Plantés sous serre, ils sont régulièrement évalués et, au bout de deux saisons, les chercheurs effectuent une première sélection selon le comportement de l’arbre. «Puis on greffe les individus sélectionnés, et on les plante en pleine terre, de manière à étudier de plus près les critères de productivité, la sensibilité aux maladies, les  dépérissements éventuels, les calibres des fruits, et bien sûr, leur goût!» Enfin, les variétés les plus convaincantes sont envoyées au domaine de l’État du Valais à Châteauneuf, mais aussi en France et en Allemagne afin d’être testées sous d’autres climats et dans d’autres terroirs. «Le processus est long, reconnaît Danilo Christen. Mais au bout de dix ans, on arrive à nos fins. D’ici à 2020, j’ai bon espoir que des variétés pourront enfin être commercialisées par notre partenaire VariCom.» Pas encore officiellement baptisées, deux variétés sortent aujourd’hui du lot, l’une présentant une bonne productivité et une tolérance à la bactériose, et l’autre particulièrement résistante à la moniliose. Cette maladie étant aujourd’hui le principal obstacle qui empêche de produire des abricots bios, la recherche se concentre donc évidemment sur ces aspects. Un projet financé par l’Office fédéral de l’agriculture et mené en collaboration avec le Fibl, le canton du Valais et des acteurs privés est également en route pour pouvoir enfin permettre au Valais de proposer sur le marché des abricots bios.