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Que sont devenues les Mauriciennes venues vivre dans nos campagnes?

Dès les années 1980, de nombreux agriculteurs suisses ont épousé des femmes de l’île Maurice. Souvent mal perçues, ces unions ont souffert de clichés tenaces. Des couples fribourgeois ont accepté de témoigner.

Que sont devenues les Mauriciennes venues vivre dans nos campagnes?

Née d’un père menuisier et d’une mère femme au foyer, Nicole grandit dans une fratrie de six enfants, à l’île Maurice. À l’âge de 20 ans, alors qu’elle rentre du travail, elle tombe nez à nez avec Fidèle Esseiva, 27 ans, assis sur le canapé du salon familial. Le jeune touriste, paysan d’origine suisse, était de passage dans le village et connaissait le mari de l’une de ses cousines. C’est le coup de foudre. Après de nombreux échanges par téléphone et par lettres durant des mois, il la rejoint pour l’épouser, puis le couple repart en terres helvétiques. «J’aurais aimé lui faire visiter le pays avant pour être sûr que ça lui plaise, mais c’était trop compliqué», se souvient aujourd’hui l’agriculteur, attablé dans la cuisine de sa ferme, à Vaulruz (FR). «Moi, j’ai foncé tête baissée. Je n’avais jamais pris l’avion, je ne savais pas à quoi ressemblait la Suisse et je n’y connaissais rien en agriculture. On est arrivés en décembre, les montagnes étaient enneigées. J’étais très impressionnée», poursuit Nicole, à ses côtés. C’était en 1987.

 

Reportage controversé

La même année, environ huitante autres Mauriciennes posaient leurs valises dans le pays, principalement en Suisse romande, pour épouser des Suisses. D’après l’Office fédéral de la statistique, la majorité de ces mariages mixtes ont été scellés dans les années 1980, avec 264 d’entre eux entre 1987 et 1990. Parmi les époux, de nombreux agriculteurs, en majorité du canton de Fribourg. Ce phénomène migratoire aurait pu rester discret sans la sortie du reportage Romands d’amour de l’émission Temps présent, en 1984. On y voyait de jeunes femmes débarquer naïvement en pleine campagne, se retrouvant souvent condamnées à faire le ménage ou à frotter le dos de leur mari dans la baignoire, scène particulièrement marquante du documentaire.

À l’époque, ce tableau peu reluisant de ces unions binationales avait profondément affecté la communauté mauricienne. «Les maris filmés étaient souvent des rustres, qui avaient des problèmes d’alcool ou de violence. Les Mauriciennes, elles, étaient vues comme des victimes. Il y avait beaucoup de clichés. On était furieux», se rappelle Maxime d’Avrincourt, alors organisateur de grandes fêtes pour la diaspora et directeur d’une agence de voyages yverdonnoise spécialisée dans l’île Maurice. «Ce n’était pas toujours rose, mais toutes les histoires ne se sont pas passées comme ça», affirme-t-il. Justement, comment de tels couples – séparés par une distance de 9000 kilomètres – ont-ils pu se former?

 

Un eldorado paisible

Rembobinons l’histoire. Au début des années 1980, le premier vol direct
Genève-Maurice rend accessible cette destination alors méconnue des Suisses. Dès lors, des touristes ont l’occasion de rencontrer des Mauriciennes, souvent femmes de chambre ou serveuses dans des hôtels. «Ils parlaient la même langue, ce qui facilitait les choses. De plus, les Suisses avaient confiance dans ce pays sans problème, avec des habitants chaleureux et plutôt dociles», relate Maxime d’Avrincourt. Certaines femmes ont alors quitté leur terre natale pour s’installer avec leur nouvel époux. «Il y avait parfois une volonté de fuir leur milieu social, la pauvreté ou de partir à l’aventure, dit-il. La Suisse était perçue comme un eldorado paisible. Finalement, ces deux peuples se sont bien trouvés.» Puis, c’est l’effet boule de neige. Au fil des années, les premières arrivées en font venir d’autres, les familles jouent les entremetteuses et des petites annonces sont postées dans des journaux comme le Sillon romand, ancêtre de Terre&Nature. Peut-on pour autant parler de mariages arrangés? «Pour certains agriculteurs isolés, ce fut le cas, mais ce n’est pas la majorité. Il y a aussi eu de vraies histoires d’amour, même si les couples ne se voyaient pas beaucoup avant le mariage, pour des questions de visa.»

Jean-Paul Savary, lui, a rencontré son épouse par le biais d’un ami, marié à la sœur de cette dernière. «Je cherchais une relation durable et j’avais entendu dire que les Mauriciennes étaient sérieuses et fidèles», explique sans fard l’éleveur de bétail de Charmey (FR). Pendant plus d’un an, ils s’écrivent des lettres et échangent des photos, avant de se retrouver en Suisse. «Au début, j’étais très timide, on entendait les mouches voler. Puis, finalement, nous sommes devenus complices», raconte Marie-Agnès, aujourd’hui mère de deux garçons. Leurs premières années ne furent toutefois pas de tout repos. «Certains disaient qu’elle n’était là que pour les papiers et qu’elle n’allait pas rester. J’en ai beaucoup souffert», se rappelle le sexagénaire. «Il y a forcément eu de tels cas de figure, mais pas que!» se défend-il (découvrez son témoignage audio dans notre podcast).

Relation épistolaire

Maxime d’Avrincourt confirme: «Ces femmes avaient mauvaise presse et étaient parfois considérées comme des manipulatrices. Leur arrivée a fait jaser dans les petits villages, où certains n’avaient jamais vu de personnes noires, en tout cas dans les années 1980.» Y a-t-il eu beaucoup de divorces? «Parmi les couples figurant dans le reportage de Temps présent, oui, affirme-t-il. Mais le divorce est loin d’être la norme, car c’est un déshonneur dans notre culture. De plus, la majorité des femmes qui émigraient appartenaient à l’ethnie catholique la plus traditionaliste de l’île.»

Au milieu des années 1990, le nombre de ces mariages mixtes a commencé à chuter, pour n’en compter que 13 en 2019. Si cela peut être en partie imputé à l’augmentation du niveau de vie sur l’île, un autre facteur a pu jouer un rôle: depuis 1992, le mariage n’offre plus immédiatement la nationalité suisse. Une union conjugale de trois ans et un séjour sur place d’au moins cinq ans sont nécessaires.

Sans compter que la nature des relations entre Mauriciennes et Suisses a beaucoup changé, tient à souligner Nathalie Andrey, mariée depuis 2011 à Benoît, paysan à Cerniat (FR), qu’elle a rencontré lors de vacances chez sa cousine en Suisse. «Avant, les femmes étaient parachutées sans parfois même connaître le pays et leur futur mari. Maintenant, c’est différent. Pour nous, c’était un beau hasard», glisse-t-elle. Si la vie dans les montagnes fribourgeoises fut d’abord difficile «car les contacts sont rares», la couturière est désormais épanouie. «J’adore mon quotidien ici, sourit celle qui retourne tout de même chaque année à Maurice. La Suisse est devenue ma maison.»

Texte(s): Lila Erard
Photo(s): Mathieu Rod

Nouvel épisode de notre podcast

 

Après une correspondance épistolaire pendant plus d’un an, Jean-Paul Savary s’est marié avec Marie-Agnès, qui a quitté son île natale pour s’installer avec lui, à Charmey (FR). Au micro, le Fribourgeois raconte sa relation hors du commun, entre voyages, amour et préjugés. Découvrez Au cœur des champs, notre podcast qui s’intéresse aux histoires d’amour de celles et ceux qui vivent dans nos campagnes.

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