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Insolite
Quand les citadins apprennent à cueillir le raisin

Le 21 septembre, une quarantaine de vignerons valaisans permettront aux visiteurs de vendanger leur domaine. Une opération touristique innovante, qui témoigne d’une volonté de renouer avec le travail de la terre.

Quand les citadins apprennent à cueillir le raisin

«Plus jeune, je participais souvent aux vendanges pour me faire de l’argent de poche. L’ambiance était chaleureuse et festive. Je suis ravie de pouvoir y retourner!» s’exclame Ewina Leuba. Le 21 septembre prochain, cette infirmière de 62 ans participera pour la ­deuxième fois à l’événement «Au cœur des vendanges», organisé depuis l’année dernière par l’Interprofession de la vigne et du vin du Valais. À cette occasion, une quarantaine de caves ouvriront leur domaine à plusieurs centaines d’amateurs.
Sécateur en main, les participants récolteront le raisin durant près de deux heures, puis profiteront d’un apéritif au pied des ceps, d’une visite de la cave et d’un dîner avec les vignerons. «C’est très instructif, car nous sommes encadrés tout au long de la journée par nos hôtes. L’année dernière, nous avons même pu presser notre propre moût», raconte l’habitante du canton de Vaud, qui devra débourser 40 francs pour vivre une nouvelle fois cette aventure. Un concept qui peut surprendre. Payer pour travailler, n’est-ce pas un peu absurde? «Plutôt qu’un travail, il faut considérer ça comme une expérience, tient à préciser Sandrine Mages, chef du projet. Il s’agit davantage de découvrir le processus de vinification et de rencontrer les artisans dans une atmosphère conviviale. La récolte ne dure qu’une partie de la journée.»

Les coulisses du métier
Si les vignerons accueillent depuis toujours famille, amis et bons clients lors des vendanges, cette opération touristique de grande ampleur est inédite en Suisse romande. «Le but est de créer un lien fort entre consommateurs et producteurs, dit-elle. Il existe une réelle volonté d’acheter local et de connaître nos produits du terroir, notamment chez les citadins.» Alors que les Caves ouvertes, au printemps, permettent de déguster différents crus, cette journée immersive invite les participants à se frotter à la réalité du métier. «À terme, nous espérons que cet événement deviendra un rendez-vous incontou rnable.»
Pour François Schmaltzried, vigneron-­encaveur à la Cave Petite Vertu, à Chamoson (VS), cette journée de partage permet de gagner la confiance d’un public de plus en plus méfiant. «Vendre du vin n’est pas chose aisée. Les gens ne comprennent pas toujours les fluctuations de prix. Lors de cette journée, nous pouvons leur expliquer que les aléas climatiques, comme le gel, influencent la production, tout comme certaines maladies du raisin, relève-t-il. C’est aussi l’occasion de montrer que travailler le dos courbé dans une pente n’est pas évident! Cet échange incite les consommateurs à se reconnecter avec la nature.» Cette année, les vendanges seront tardives en raison d’une météo particulière, prévient-il toutefois. «J’espère que les participants pourront quand même récolter les cépages précoces, comme le pinot gris. Organiser ces vendanges ouvertes est un travail supplémentaire, mais l’effort en vaut la peine. Les retours sont positifs.»

Tourisme expérientiel
Du côté du canton de Vaud, le vigneron Alain Chollet, à Lutry, témoigne du même engouement pour ses «vendanges à la carte» qu’il organise depuis dix-sept ans. À une différence près: les volontaires s’inscrivent pour une journée de travail complète, soit six heures de récolte, qui sont rémunérées en bouteilles. «Ce n’est pas une opération touristique ni un atelier payant. La centaine de personnes que nous accueillons veulent se rendre utiles. Pour nous, c’est une aubaine. Cela nous allège la tâche.» Une initiative qui rencontre de plus en plus de succès, l’événement étant complet depuis la mi-août. «Les bénévoles sont souvent des citadins ou des expatriés qui veulent profiter de nos beaux paysages en renouant avec le travail manuel», observe-t-il.
Dans ce contexte, Suisse Tourisme a lancé au début du mois une campagne rassemblant une trentaine d’offres autour de l’œnotourisme, en collaboration avec Swiss Wine Promotion. De la visite de caves au circuit à vélo dans les vignobles, le tourisme dit «expérientiel» y figure en bonne place. «S’immerger dans le lieu visité et apprendre au contact des locaux est tendance. Le visiteur ne veut plus seulement être un spectateur mais un acteur, affirme Véronique Kanel, porte-parole de l’organisation. Avec l’excellente qualité de ses vins, ses 250 cépages différents et ses vignobles idylliques, la Suisse constitue un terrain propice au développement de cette facette du tourisme d’automne.»

Texte(s): Lila Erard
Photo(s): Céline Ribordy

Trouver l’amour

Réputées pour être un moment de convivialité et de fête, les vendanges se déclinent en version spécial célibataires dans plusieurs domaines romands. Sur ses 135 hectares, à Tartegnin (VD), Isabelle Maréchal accueillera une trentaine de cœurs à prendre le 5 octobre prochain, moyennant 30 francs par personne. «L’année dernière, cela a eu un tel succès que nous avons dû refuser du monde, se félicite-t-elle. C’est une manière agréable de découvrir le métier, tout en sympathisant avec des gens dans le même état d’esprit. Le soir même, des couples se sont formés!»

Questions à...

Frédéric Borloz, président de la Fédération suisse des vignerons
En quoi cet événement profite-t-il à la profession?
Il rapproche la population du milieu viticole. Cela a des retombées positives pour le secteur. Les consommateurs apprécient davantage un produit s’ils connaissent son processus de fabrication. De plus, ça permet de couper court aux critiques infondées envers le métier de vigneron.
À quelles critiques faites-vous référence?
Par exemple, de nombreuses personnes ne savent pas ce qu’est un traitement, qu’il soit bio ou non, et pourquoi il faut l’appliquer avec une machine, un hélicoptère ou un drone. Cette rencontre permet de rendre nos pratiques plus transparentes, évitant ainsi tout malentendu.
Pensez-vous que l’œnotourisme ait de l’avenir en Suisse?
Évidemment! Mais nous avons une grande marge de progression avant de rattraper l’Italie ou la France. Nous devons favoriser un tourisme local de qualité. Sans compter que les vendanges ouvertes sont aussi profitables aux consommateurs, qui n’auront probablement pas d’autres d’occasions de vivre une telle expérience. En effet, il est de plus en plus difficile de participer aux récoltes, les vignerons préférant fidéliser leurs ouvriers expérimentés.

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