Pour maîtriser l’enherbement, il faut travailler d’arrache-pied

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Pour maîtriser l’enherbement, il faut travailler d’arrache-pied

Pas facile de se passer d’herbicide sur un vignoble aussi rétif aux machines que Lavaux. À l’instar de Christophe Francey, ceux qui se lancent doivent faire preuve d’ingéniosité et surtout ne pas compter leurs efforts.

Pour maîtriser l’enherbement, il faut travailler d’arrache-pied

Enherber sous le pied comme entre les rangs et se passer totalement ou partiellement d’herbicide: telle est la tendance, et elle ne se cantonne pas aux seuls domaines labellisés bio ou biodynamie, en particulier dans le canton de Vaud. «La surface de vignes cultivées sans herbicide a explosé ces deux dernières années, en raison de la pression sociale sur le glyphosate et de l’octroi de paiements directs fédéraux aux vignes cultivées sans herbicide», observe David Marchand, conseiller viticole à ProConseil. Efficace en termes de lutte contre l’érosion du sol et de soutien à la biodiversité, l’enherbement suscite aussi un intérêt croissant en Lavaux.

Des outils inadaptés

«Voilà trois ans que je fais des essais, témoigne Christophe Francey, qui cultive et vinifie 3 hectares sur les AOC Saint-­Saphorin et Villette. Mais tout est très en pente, et les pieds sont plantés au milieu des talus.» De fait, les étroites terrasses, pour la plupart non mécanisables, posent des soucis pratiques particuliers. Coaché par ProConseil, un groupe d’intérêt baptisé Terrasses sans herbicides a été lancé ce printemps par une douzaine de vignerons; une première réunion, en mai, a mis en évidence la diversité des approches suivies, et un constat: il n’existe pas de machine bien adaptée au travail des sols en terrasse. En théorie, les possibilités sont nombreuses: disques crénelés simples ou doubles ou étoiles pour un sarclage efficace, faucheuses à fils rotatifs, griffes statiques ou rotatives… En pratique, l’exiguïté de la zone à travailler réduit l’éventail de solutions. «Tous les outils disponibles dans le commerce sont trop gros», résume Christophe Francey, qui participe au groupe. Bricoleur émérite, le vigneron de Chexbres a donc recyclé une jante de voiture en faucheuse à fils rotatifs, fixée au porte-outils de son chenillard; un rouleau de type Rolofaca, fabriqué pour s’adapter à l’étroitesse de l’interrang, a été relié à ce dernier. «Le rouleau couche l’herbe, ce qui conserve l’humidité, explique-t-il. C’est parfait une année sèche, mais cela peut être problématique en cas de grosses pluies et de pression du mildiou. Dans ce cas, griffer le sol peut être plus adéquat.»

Attention au risque de carences

L’enjeu: maîtriser l’enherbement. «Autrement, la concurrence végétale entre vigne et herbe peut péjorer la qualité du vin, souligne David Marchand. Il faut la limiter, sans quoi on risque des carences en azote, donc une baisse de rendement et des complications à la fermentation. Mais ce n’est pas une fatalité.» Certains, en Lavaux et ailleurs, remédient à ce problème de stress hydro-azoté en fournissant à la vigne un apport supplémentaire d’azote sous forme d’engrais ou de compost. La solution soutenue par ProConseil, inspirée des grandes cultures, est plutôt de ne pas se satisfaire de l’enherbement spontané et d’apporter de l’engrais vert par semis direct.
«On choisit des plantes qui construisent leur système racinaire en profondeur, sans perturber les racines superficielles avec lesquelles la vigne capte l’eau présente, détaille David Marchand. Testée par plusieurs des membres du groupe Terrasses sans herbicides, cette stratégie est à l’étude chez Christophe Francey. Qui prend la question du stress hydro-azoté d’autant plus au sérieux que le chasselas y est sensible, et que le porte-greffe le plus courant, le 3309, est réputé peu vigoureux. Changer de porte-greffe? Il n’est pas convaincu: «J’ai remplacé le 3309 par du fercal sur certaines vignes, mais les vins étaient moins fins. Du coup, j’ai fait machine arrière», soupire-t-il.

Facteur temps à ne pas négliger

Bref, pas simple de parvenir au «zéro herbicide» entre Pully et Villeneuve. Réaliste, Christophe Francey compte plutôt remplacer, au moins dans un premier temps, un passage d’herbicide (sur les deux qu’il effectuait jusqu’à présent) par une fauche sous le rang, et passer le rouleau sur l’interrang. Un principe qu’il va tester sur un tiers de son domaine. Du côté de ProConseil, on se borne à recommander de limiter au maximum l’enherbement sur l’interrang et de bien le maîtriser sous les pieds. Tout en relevant le coût environnemental de ce changement de paradigme. «Le chenillard est gourmand en essence, alors que la boille électrique se porte à dos d’homme», confirme Christophe Francey. Reste que son souci le plus prégnant, à lui comme à ses collègues, tient dans l’investissement de temps supplémentaire à consentir. Même en parvenant à des synergies mécaniques grâce à des outils adaptés, ProConseil évalue le coût de l’enherbement à 3 à 6 passages par an, contre 1 à 2 pour l’herbicide. «Sur un hectare, passer le chenillard prend facilement deux jours, en période des effeuilles, remarque Christophe Francey. Le temps nous manque, et notre revenu se base sur une seule production annuelle. On n’a pas le droit à l’erreur.»

+ d’infos www.francey-vins.ch

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): Mathieu Rod

Bon à savoir

En Lavaux, certains voient l’enherbement total et spontané d’un œil bien plus favorable que ProConseil. Biodynamicien engagé, Pierre Fonjallaz le pratique depuis dix ans sur ses 2,3 hectares entre Épesses, Calamin et Dézaley: aucun engrais et de grandes herbes, qu’il fauche une fois par an à la fin du printemps. «Il faut laisser plus de place à l’intervention intelligente de la nature, estime-t-il. Même les plantes dites envahissantes contribuent à la santé du sol. Après quelques années, il se rééquilibre et la vigne retrouve vigueur et productivité.» Le vigneron de Cully est conscient des difficultés posées par une philosophie viticole tentant de se détacher d’une culture «où les calculs d’engrais et les machines ont pris une importance démesurée: bien sûr, qui a le temps de laisser sept à dix ans d’orties ou de vergerettes prendre le dessus avant que les sols se rétablissent?» Fasciné par «la complexité du vivant», il n’en invite pas moins à réfléchir à de nouveaux modèles permettant d’intégrer cette végétation «sauvage» à l’offre globale du domaine viticole, et de valoriser le supplément de travail à la vigne à une époque où les «petits boulots », qui plus est en plein air, ne sont pas légion.