Interview
Pour éviter la peste porcine, chaque producteur doit être vigilant

L’épizootie peut toucher la Suisse à tout moment, rappelle Lukas Perler, de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires. Les mesures de biosécurité doivent donc impérativement être respectées.

Pour éviter la peste porcine, chaque producteur doit être vigilant
La Suisse est-elle actuellement directement concernée?
➤ Nous n’avons jamais diagnostiqué la peste porcine africaine dans notre pays, que cela soit dans des élevages porcins ou dans la population sauvage de sangliers, qui peuvent également être infectés par cette maladie virale. Nous constatons cependant depuis plusieurs années un avancement continu des cas dans les pays de l’est de l’Europe. Originaire de l’Afrique subsaharienne, où les porcs sauvages comme le phacochère sont porteurs du virus sans en être affectés, la maladie a été introduite en 2007 en Géorgie. Depuis lors, elle se propage en Europe et en Asie. Mi-mars, une exploitation de plus de 6000 truies a ainsi été touchée en Pologne, à 10 km de la frontière allemande. L’Allemagne a alors réagi en intensifiant la chasse et la surveillance des sangliers. Début avril, une deuxième exploitation a été contaminée dans le même secteur, via l’achat de porcelets. Mi-avril, un nouveau foyer a été détecté en Lituanie, dans une structure détenant 8500 porcs. La Roumanie, la Bulgarie et l’Ukraine sont aussi atteintes, mais dans ces cas-là, les élevages concernés détenaient un nombre plus faible d’animaux. En Suisse, nous suivons attentivement la progression de ces événements.

Pourquoi cette maladie est-elle si redoutée?
➤ La peste porcine africaine est extrêmement mortelle pour les porcs: plus de 90% des animaux infectés succombent à une fièvre hémorragique, avec des saignements qui s’étendent à tous les organes. En outre, au sein des exploitations touchées, elle se répand progressivement par contact direct entre les bêtes. Mais elle peut aussi se propager de manière indirecte via des produits porcins infectés: le virus, très résistant, a en effet la particularité de persister dans les tissus organiques des animaux après leur mort. Un salami ou du jambon fabriqué à partir de viande contaminée peut ainsi garder un potentiel infectieux pendant plusieurs mois. Le virus survit également longtemps dans le milieu extérieur et peut se transmettre via les chaussures ou l’équipement agricole. À noter que la maladie est inoffensive pour l’être humain et que les produits transformés sont consommables sans restriction pour notre santé.

Le risque est-il élevé de voir cette épizootie introduite en Suisse?

➤ Globalement, oui. La contagion pourrait avoir lieu soit via le contact direct avec des sangliers infectés, soit de manière indirecte via l’être humain qui transporte des denrées alimentaires contenant de la viande infectée. La population de sangliers étant pour l’instant indemne en Suisse, la contamination par le biais des activités humaines représente la menace la plus importante. Notre pays a par exemple de nombreux contacts avec la Pologne et la Roumanie, par le biais du tourisme, de la chasse et du travail. Or la peste porcine africaine est très répandue au sein de la population de sangliers de ces deux pays, ce qui fait pression sur les élevages. Il existe donc un risque élevé que des travailleurs ou des touristes ramènent en Suisse des saucisses ou d’autres spécialités à base de viande de porc ou de sanglier infectée.

Quelles seraient les conséquences de la découverte d’un cas dans une exploitation porcine?
➤ Elles seraient catastrophiques du point de vue sanitaire, éthique et économique. Comme il s’agit d’une maladie hautement contagieuse, tout le troupeau devrait être mis à mort. Des zones de protection et de surveillance de plusieurs kilomètres de diamètre seraient mises en place, avec des contrôles ciblés et une restriction du trafic des animaux. Il faudrait ensuite compter un à deux mois, au minimum, avant de pouvoir remettre ceux-ci dans l’écurie. Les pertes financières pourraient mettre en danger la survie de l’exploitation touchée, si elle n’est pas assurée. Dans l’hypothèse où la population sauvage de sangliers était touchée, la détention de porcs en plein air, bénéfique du point de vue du bien-être animal, serait alors certainement remise en cause. Sans coûteux investissements en clôtures, il deviendrait en effet impossible d’empêcher les contacts entre ces porcs et les sangliers.

Quelle est la stratégie de lutte choisie par la Suisse?
➤ Notre pays étant actuellement indemne, nous nous efforçons de garder ce statut, que cela soit dans la population de porcs ou de sangliers. Pour cela, nous intervenons sur plusieurs fronts. D’une part, nous veillons à sensibiliser éleveurs et vétérinaires à l’importance d’un dépistage précoce. D’autre part, nous surveillons attentivement la population de Sus scrofa depuis 2018, en effectuant des tests de dépistage sur les animaux malades abattus par les garde-faunes, ainsi que sur les animaux accidentés et les cadavres découverts. Si le virus devait commencer à circuler dans cette population sauvage, les conséquences seraient dramatiques. Il deviendrait en effet très difficile de circonscrire l’épizootie. Dès l’année dernière, les cantons ont donc mis en place des exercices pratiques réunissant les milieux forestiers, agricoles et de la chasse, afin d’apprendre à organiser la lutte auprès des sangliers en cas de découverte d’un cas. Nous avons également lancé une campagne de sensibilisation, pour rendre la population attentive à l’importance de ne pas jeter dans l’environnement des déchets carnés potentiellement contaminés.

La maladie pourrait-elle apparaître dans une porcherie sans que le producteur le remarque?
➤ En fonction de la souche du virus, la peste porcine africaine a la particularité de présenter des symptômes très variables, qui ne sont pas toujours caractéristiques. Parfois, les signes cliniques d’infection sont peu visibles, ce qui permet facilement au virus de se propager de manière inaperçue à un grand nombre d’animaux. Plusieurs exploitations peuvent alors être touchées simultanément. Il est donc essentiel de sensibiliser les producteurs à l’importance d’être attentif, même si la maladie n’a pour l’instant pas été décelée sur le territoire. Dès que des événements inexplicables surviennent, il est impératif de le signaler à son vétérinaire pour en trouver l’origine. Une perte de poids peut être l’unique manifestation de la maladie. En cas de suspicion, seule une analyse en laboratoire permet de poser un diagnostic définitif.

Comment les éleveurs de porcs peuvent-ils se protéger?
➤ Il n’existe ni vaccin ni traitement contre la peste porcine africaine. Les exploitants doivent donc impérativement respecter les règles de biosécurité qui permettent de se préserver contre ce virus, mais également contre d’autres maladies porcines. Les restes de repas sont bannis de l’alimentation porcine. Le contact avec des personnes extérieures à l’élevage doit être strictement contrôlé; tout comme l’exploitant, elles ne doivent rentrer qu’après avoir enfilé un habit et des bottes propres à la porcherie. Une double clôture devrait être mise en place autour de celle-ci, afin d’éviter tout contact avec les sangliers.

+ D’infos www.blv.admin.ch

Texte(s): Propos recueillis par Véronique Curchod
Photo(s): Sam Buchli

Des symptômes multiples

Le virus de la peste porcine africaine est présent dans le sang, les excréments, l’urine, la salive ainsi que dans la musculature et les organes des animaux malades. Les symptômes observables sont de la fièvre, un décès rapide, des saignements cutanés, des avortements, de la diarrhée, une perte d’appétit ou un retard d’engraissement. La peste porcine classique, mais également une septicémie, une intoxication et le rouget font partie des diagnostics différentiels pour la forme aiguë. La prise d’échantillons permet d’identifier la cause.

Bio express

Ayant obtenu son diplôme de médecin vétérinaire au Tierspital de Berne en 1996, Lukas Perler y a rédigé une thèse en virologie et immunologie sur la diarrhée virale bovine. Le Fribourgeois a ensuite travaillé plusieurs années en pratique rurale, avant de se spécialiser en santé vétérinaire publique. Il a rejoint en 2001 l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires, où il est désormais responsable du secteur de la lutte contre les épizooties.