«Petit paysan», thriller mental dans une exploitation laitière française

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Cinéma
«Petit paysan», thriller mental dans une exploitation laitière française

Ce film qui vient de sortir sur les écrans romands raconte l’histoire d’un éleveur dont les vaches sont touchées par une épidémie. Interview de son réalisateur, Hubert Charuel, un fils d’agriculteurs qui revendique son engagement pour la cause paysanne.

«Petit paysan», thriller mental dans une exploitation laitière française

Comment est née l’idée du film?
➤ Je suis né dans une famille de producteurs laitiers. Je connais donc bien le monde paysan, mais je n’ai jamais eu l’ambition d’en faire mon métier. Réaliser une fiction dans un univers narratif agricole, c’est finalement ma façon de reprendre la ferme familiale. Durant mes études de cinéma, j’ai eu envie de raconter l’histoire de ces agriculteurs touchés par la maladie de la vache folle, dans les années nonante. Ce fut en effet une période vraiment très marquante pour moi. J’avais alors une dizaine d’années et je sentais pour la première fois que mes parents avaient peur. À chaque nouveau cas déclaré, la tension montait d’un cran à la maison. Autour de nous, les paysans paniquaient réellement. Même les vétérinaires, ne comprenant pas comment se transmettait la maladie, étaient démunis à ce moment-là.

Pourquoi cependant ne pas évoquer clairement la maladie de Creutzfeldt- Jakob dans le film, mais une «fièvre hémorragique»?
➤ Parce que d’une part la crise de la vache folle, comme la fièvre aphteuse, ont longtemps été – et sont encore pour certains – un traumatisme violent pour les paysans et les vétérinaires. Par ailleurs, la fièvre hémorragique – une maladie réelle affectant les veaux, mais qui se soigne – génère des symptômes, dont un saignement au niveau du dos. Or pour le film, il nous fallait un symptôme identifiable, pour rendre l’épidémie visuelle.

Les vaches jouent un rôle central dans le film. Comment s’est passée la collaboration entre l’équipe de tournage et le troupeau de trente holsteins?
➤ Bien, dans la mesure où je connaissais les lieux – nous avons tourné sur la ferme de mes parents, en Champagne – ainsi que le fonctionnement, mais aussi l’exiguïté d’une salle de traite. Pour les vaches, j’ai fait appel à des dresseurs, qui ont réalisé un casting parmi des holsteins, pour trouver les perles. Il y a en effet des scènes où les bêtes doivent être couchées sans bouger, d’autres où elles meuglent sans cesse. Pour moi, il était par ailleurs hors de question qu’elles soient stressées! Toute l’équipe s’est donc pliée à leur rythme et à leurs besoins. Car les vaches, à la différence des acteurs, ne savaient pas pourquoi elles étaient là. Des vétérinaires se sont du reste relayés pendant tout le tournage pour prévenir tout problème.

Le jeu des acteurs est exigeant – ils doivent notamment effectuer des gestes techniques particuliers. Ont-ils comme vous un passé agricole?
➤ Pas du tout! Swann Arlaud, qui joue le rôle de Pierre, a effectué plusieurs semaines de stage chez mes cousins producteurs de lait. Il y a appris à traire, mais aussi à acquérir une certaine aisance avec les animaux. Sara Giraudeau, qui joue la sœur de Pierre, a quant à elle effectué des stages chez des vétérinaires de Haute-Marne, apprenant à fouiller une vache, à faire une prise de sang. Bref à rentrer dans le métier!

À travers cette image particulièrement rude que vous donnez du monde agricole, quel message voulez-vous faire passer au grand public?
➤ Je voulais rendre hommage aux paysans, en présentant leur réalité, dont ce lien unique qui se créée entre eux et leurs animaux. Dans mon scénario, Pierre est complètement obsédé par ses vaches. Elles occupent toute la place, toute sa vie, de jour comme de nuit. Il finit par s’enfermer avec elles. C’est finalement un peu ça, l’histoire du film. Quant au monde agricole que je décris, ce n’est certes pas une carte postale ensoleillée. Mais, là encore, je suis fidèle à la réalité: chaque producteur essaie simplement de survivre dans un contexte économique et social terriblement difficile.

La fin du film pourrait être dramatique, or vous choisissez une note presque optimiste. Pourquoi?
➤ Effectivement, le film s’achève sur l’image d’une vache observant Pierre qui s’éloigne sur un chemin. Après la tragédie d’avoir perdu son troupeau, Pierre pourrait se suicider, mais il ne le fait pas. Pour moi, c’est le combat qu’il a mené pendant tout le film qui lui permet de rester debout.

En quoi votre enfance paysanne et votre lien au monde agricole vous servent-ils aujourd’hui, en tant que cinéaste?
➤ Sans doute à garder les pieds sur terre. Mais aussi à ne pas avoir peur du boulot. Je suis complètement dévoué à mon métier de réalisateur. Cinéaste est un état permanent, un mode de vie. Je ne fais qu’un avec ma fonction. Comme un producteur de lait!

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): DR

Un film entre le choc et l’hommage

Pierre, la trentaine, est éleveur de vaches laitières. Sa vie s’organise autour de sa ferme, de sa sœur vétérinaire et de ses parents, dont il a repris l’exploitation. Alors que les premiers cas d’une épidémie se déclarent en France, il découvre que l’une de ses bêtes est infectée.
Il ne peut se résoudre à perdre ses vaches. Il n’a rien d’autre et ira jusqu’au bout pour les sauver. Entre mensonges et manœuvres de diversion, Pierre est pris dans un engrenage infernal. Son obstination devient maladive: comment accepter l’inacceptable?
Tourné sans décor par un réalisateur qui sait parfaitement de quoi il parle, proposant des images sans fard ni trucages, Petit paysan possède tous les codes du thriller psychologique et joue avec les nerfs du spectateur. Mais ce film, tourné en Haute-Marne, entre Reims et Nancy, sur la ferme familiale du réalisateur Hubert Charuel, rend avant tout hommage à la condition paysanne.