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Reportage
Perchées au-dessus de Fully, les vignes de Beudon tutoient le ciel

Durant tout l’été, nous vous emmenons à la découverte d’exploitations agricoles hors du commun. Cette semaine, nous avons visité Beudon, premier domaine viticole de Suisse romande à être certifié en biodynamie.

Perchées au-dessus de Fully, les vignes de Beudon tutoient le ciel

«Vous verrez, quand vous arriverez au pied du téléphérique, il y a un figuier avec de beaux fruits bien mûrs. N’hésitez pas à vous servir si vous aimez ça!» Au téléphone, la voix de Marion Granges est chaleureuse. De celles qui augurent d’une belle rencontre. On raccroche. Devant nous se dresse une muraille verticale de plusieurs centaines de mètres qui surplombe le coteau ensoleillé de Fully (VS). Beudon est tout là-haut, hors de portée du regard. Après avoir déposé le matériel du photographe dans la télécabine, on se met en marche, l’unique moyen – avec le téléphérique – de rejoindre le domaine.

Droit dans la pente
On comprend vite pourquoi les fondateurs ont appelé cet endroit «les vignes dans le ciel». Le sentier donne l’impression de vouloir y monter directement. Au-dessus du bois de chênes, la pente se redresse. Les parcelles de vigne, en bas, paraissent déjà minuscules. Certains passages aériens sont heureusement sécurisés par une main courante. Cultivé en biodynamie, Beudon est réputé pour sa biodiversité, notamment de papillons, qui serait la plus élevée de Suisse. Ces derniers nous font la fête alors que nous venons à bout du raidillon qui défend l’accès aux premières vignes du domaine.

Nous nous rapprochons du hameau composé de quelques maisons de pierre centenaires serrées les unes contre les autres, entourées d’herbes folles, de fleurs, d’abricotiers et de buissons de mûres. Marion Granges est dans son potager, en train de cueillir pois mange-tout, courgettes, salade et oignons. Assis sur un banc de bois à l’ombre d’un tilleul vénérable, nous buvons l’apéro, comme à la maison. Dans la bouteille, du riesling x sylvaner issu de vignes plantées à la fin des années 1970. «L’année prochaine, cela fera cinquante ans que mon mari Jaquy a acquis le domaine», sourit Marion en levant son verre. Génial pionnier de la viticulture biodynamique, ce dernier est décédé dans un accident de travail à la vigne il y a quatre ans, mais c’est comme s’il était avec nous. Son souvenir, lumineux, demeure. «La vigne, c’était vraiment son truc. Moi, je suis une paysanne. Je m’occupe des cultures et de la biodynamie. Je supervise et laisse le soin journalier des ceps et

de l’équipe à notre fidèle ouvrier, Gentil, qui travaille avec nous depuis 2004.»

 

Peur de rien
Ces deux-là étaient nés pour se rencontrer. Après avoir suivi une école d’horticulture près de Thoune (BE) – la seule en biodynamie ouverte aux jeunes femmes dès 1934 – Marion décroche un emploi au Jardin botanique de Genève. Elle fait la connaissance de Jacques, alors doctorant à la station de recherche fédérale de Changins (VD). Ensemble, ils reprennent ce domaine de l’impossible en décidant de le cultiver en biodynamie. «Nous n’avions personne avec qui échanger ou partager.
Il n’y avait pas de cours, aucune marche à suivre. Nous avons avancé à tâtons et forcément fait beaucoup d’erreurs.» Alex Podolinsky, un expert australien de cette pratique agricole respectueuse du sol et des cycles naturels (voir l’encadré ci-dessous), accepte de les conseiller lors d’un passage en Suisse. «Je me souviens que, dans le téléphérique, il était crispé. Il ne comprenait pas qu’on s’entête à cultiver ces pentes. Il disait que chez eux, quand une exploitation ne marchait pas, ils revendaient les terres pour tenter l’aventure ailleurs. Je lui ai répondu du tac au tac que nous, nous avions  nos racines à Beudon et que nous ferions tout pour y rester.» Arrivé en haut, le visiteur est subjugué: le lieu l’ensorcelle. Comme beaucoup avant et après lui.

Des histoires dans le verre
Par la fenêtre de la cuisine, Marion nous passe casseroles, plats et fromages. Puis des verres et des bouteilles. Chacune raconte une histoire. Orage 2015 et Orage 2019, deux assemblages rouges, rappellent les intempéries qui ont détruit plus de 80% des récoltes. Se décourager n’est pas une option. Les efforts colossaux que les Granges ont déployés portent leurs fruits. Leurs vins sont reconnus et Beudon est désormais une référence. Valentina Andrei, jeune étoile montante de la biodynamie en Valais, y a d’ailleurs exercé ses gammes avant de créer son propre domaine.

Travaillant depuis 2003 avec des levures indigènes afin de respecter au mieux l’identité de leurs vins et du terroir, Marion et Jacques se sont progressivement enhardis dans leurs essais jusqu’à oser des cuvées sans sulfites ajoutés. L’œnologue Pierre-Yves Crettenand, qui s’occupe de vinifier les crus, en a attrapé des cheveux gris: «Tu peux pratiquer la varappe sans corde, mais tu n’envoies pas quelqu’un le faire à ta place!», lance-t-il un jour à Marion, qui ne lâche rien. Dégusté en primeur, le gamay vinifié sans soufre en 2019 est frais, croquant, avec de magnifiques arômes de petits fruits rouges. Il montre de façon éclatante qu’elle avait raison.

 

Texte(s): Alexander Zelenka
Photo(s): Sedrik Nemeth

En chiffres

Le domaine, c’est…

1971: rachat de Beudon par Jacques Granges.

Certifications: bio en 1989; Demeter en 1992.

Surface: 6 hectares.

Altitude: 740 à 890 mètres.

Exposition: sud.

Sol: loess, gneiss.

Autres cultures: herbes médicinales, aromatiques et, en plaine, pommes, poires, légumes et deux vignes au bas du coteau.

+ D’infos www.beudon.ch

Une exploitation vivante

En Suisse, près de 300 exploitations sont certifiées Demeter. Un quart environ sont des domaines viticoles. Les principes de la biodynamie ont été théorisés par l’anthroposophe Rudolf Steiner il y a près d’un siècle. Cette approche pose un nouveau regard sur l’agriculture et la viticulture en considérant l’exploitation comme un ensemble vivant. L’une de ses particularités est de prendre en compte les cycles solaires et lunaires dans la planification des travaux agricoles. Par l’utilisation de composts et de préparations à base de plantes médicinales, de silice et de bouse de vache, elle vise à augmenter la fertilité et la biodiversité des sols, et notamment leur teneur en humus, garante de leur bonne santé. Avec comme finalité de restituer, le plus fidèlement possible, la typicité et les saveurs des différents terroirs.

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