Pâturer plus pour gagner plus: plaidoyer pour des vaches à l’herbe

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Pâturer plus pour gagner plus: plaidoyer pour des vaches à l’herbe

Le premier Salon romand des herbages se déroule le 7 septembre prochain à Grange-Verney (VD). C’est l’occasion pour Terre&Nature de se pencher sur les pâturages et leur potentiel encore inexploité.

Pâturer plus pour gagner plus: plaidoyer pour des vaches à l’herbe

Elle est abondante, riche en protéine et en énergie, et constitue un aliment naturellement équilibré ne nécessitant aucune complémentation. L’herbe a tout pour convaincre les paysans suisses, qui ne sont pourtant pas si nombreux à avoir opté pour la pâture intégrale, un système qui se contente d’herbe pâturée à la belle saison et de fourrages grossiers en hiver. «La Suisse dispose pourtant d’une des meilleures croissances d’herbe d’Europe, avec des pics à plus de 100 kg de matière sèche par jour au printemps. Ce qui est tout à fait comparable à l’Irlande, où la pâture intégrale est la norme», observe Beat Reidy, professeur à la Haute École d’agronomie de Zollikofen (BE).
Les pâturages n’ont pourtant pas les faveurs des agriculteurs suisses, qui, lorsqu’il s’agit de produire du lait, privilégient davantage les aliments concentrés et les fourrages conservés que les herbages. «Ces dernières années, si la quantité de lait a augmenté plus vite que le nombre de vaches, c’est parce que ces dernières ont ingéré plus de concentrés protéiques. À commencer par le soja importé, qui vient généralement compléter une ration riche en énergie constituée par des ensilages de maïs», fait remarquer Didier Peguiron, agronome pour Proconseil. Il estime qu’il faut ainsi acheter 4 tonnes de soja pour équilibrer 1 hectare de maïs ensilé. «En début de printemps, l’herbe affiche en effet des taux de 7,2 NEL, c’est l’équivalent d’un aliment concentré. On a tendance à l’oublier, mais avec l’herbe, nous avons à portée de main un aliment riche, qui permet aussi d’atteindre de bonnes performances en termes de productivité», poursuit le conseiller, qui a suivi depuis plusieurs années des exploitations vaudoises dans le cadre du projet «Progrès herbe» (voir l’encadré ci-contre).

Une solution économique

L’herbe est un aliment qui permet de produire du lait. «En quatre heures, avec une herbe à 10 cm de haut, une holstein consomme la moitié de ses besoins quotidiens», affirme Didier Peguiron. Encore faut-il qu’elle soit ingérée au bon moment par l’animal. «Le potentiel de production d’un hectare d’herbe diffère selon l’usage qu’on en fait, poursuit-il. Un hectare d’herbe pâturée au bon stade, permet de produire 20 000 kg de lait brut par an, contre 15 000 kg si c’est du foin de séchoir ou de l’ensilage. Et moins de 15 000 si c’est du foin séché au sol.» Autre argument de poids, en plus d’être un aliment qui se suffit à lui-même, l’herbe fraîche ingérée au pâturage est la solution la moins coûteuse pour produire du lait, comme le prouve une récente étude menée conjointement par la HAFL et le centre de formation professionnelle d’Hohenrain (LU). «Si l’herbe est en effet bon marché, c’est notamment parce qu’il n’y a pas de frais de récolte», affirme Beat Reidy. L’affouragement au pâturage revient ainsi à 15 fr./100 kg de matière sèche, tandis que la distribution d’herbe à la crèche revient à 31 francs. Quant aux fourrages conservés, ils sont évidemment plus chers. «Et c’est compter sans le potentiel commercial intéressant de ce lait à base d’herbe qui est de plus en plus recherché», souligne Didier Peguiron.
Pourquoi la pratique de la pâture intégrale n’est-elle dès lors pas plus répandue dans les exploitations laitières? L’herbe pousse pourtant facilement sous nos latitudes, favorisée par une pluviométrie moyenne… «Elle n’est pas considérée à l’égal d’une autre culture. Il y a une certaine incertitude dans la culture de l’herbe, faute de pouvoir avoir un contrôle sur sa croissance», convient Beat Reidy. Devoir se passer de rendement et de marge brute à la fin de l’année, comme dans le cas du blé ou du maïs, est un obstacle pour certains producteurs. «Pour passer dans un système herbager, il faut changer de paradigme, relève Didier Peguiron. On doit désormais considérer l’herbe fraîche comme une source véritable d’alimentation, à part entière.»

Une culture à part entière

Se lancer dans un tel système n’est cependant pas chose aisée. «Un système basé sur la pâture intégrale demande d’avoir une véritable stratégie d’exploitation. C’est plus qu’un simple changement de pratique», indique Joss et Suzanne Pitt, qui ont opté pour la pâture intégrale il y a une vingtaine d’années sur leur exploitation de Gampelen (BE). Des pâtures mal gérées génèrent des pertes importantes de biomasse, pouvant s’élever à 25%, selon Beat Reidy: «Force est de constater qu’on ne pâture pas aujourd’hui en Suisse de façon suffisamment professionnelle, raisonnée et efficace.» C’est que la pratique herbagère est encore assez méconnue, techniquement parlant, car trop peu étudiée. «On manque cruellement de références en termes de schéma de production», regrette Joss Pitt. «Effectivement, nous avons des résultats de recherche intéressants, mais qui peinent à parvenir jusqu’aux praticiens», convient Beat Reidy. C’est justement ce qui a poussé les Vaudois de Proconseil à organiser un premier salon des herbages (voir l’encadré ci-dessus): «Pâturer est la clé pour améliorer son autonomie fourragère et alimentaire, donc économique et financière, lance Didier Peguiron. Diminuer les intrants permet d’être moins dépendant des variations des coûts.» Les herbages – et leur utilisation à bon escient – peuvent donc devenir un bras de levier essentiel dans la rationalisation des frais de production.


Cremin (VD) Réorganiser l’assolement pour pâturer plus

La production de lait de centrale constitue la moitié des revenus de Jean-Willy Badoux et de son associé Jean-François Krummen. Ils cultivent une cinquantaine d’hectares à Cremin et possèdent une trentaine de vaches laitières. Il y a quelques années, à la suite d’une visite chez un de leurs collègues pratiquant la pâture intégrale, les deux Vaudois décident d’accorder une place plus importante à la pâture et rejoignent le projet «Progrès herbe» mené par Proconseil. «Traditionnellement, on essayait toujours de sortir nos bêtes le plus tôt possible, dès la mi-mars, témoigne Jean-Willy Badoux. Mais auparavant, on complémentait beaucoup à la crèche, à raison de 6 à 8 kg de maïs plante entière par jour. En fait, nous considérions l’herbe comme un complément. Désormais, c’est l’inverse, confie le producteur vaudois. L’herbe est devenue l’aliment principal de nos vaches.»
Ce changement de paradigme s’est traduit par des modifications plus ou moins importantes dans la vie de la ferme: «On est devenus beaucoup plus restrictifs sur la complémentation à la crèche, pour obliger nos vaches à être efficaces quand elles sont à l’herbe. Mais surtout, on a étendu la période de pâture jusqu’à la mi-novembre et consacré deux hectares supplémentaires de notre assolement à l’herbe. Nous avons réorganisé l’affectation de nos herbages aux dépens du maïs afin de créer 10 hectares de pâturages en une dizaine de parcs clôturés fixes.» Si, pour deux hectares, il suffit à Jean-Willy Badoux et à son associé d’ouvrir les portes de l’écurie, le reste du parcellaire est cependant quelque peu morcelé et il nécessite notamment de traverser la route cantonale qui mène à ­Surpierre (FR). «On a quatre hectares d’herbe situés à 800 mètres de la ferme. On compte une bonne demi-heure de transit pour le troupeau avant ou après la traite. Ça fait partie de notre rythme de travail et ne porte pas à conséquence sur la productivité des laitières.» Le tournus entre les parcs s’effectue désormais selon la pousse de l’herbe. Il oscille entre un et trois jours. Apprendre à gérer un pâturage prend du temps, reconnaît Jean-Willy Badoux. «Avant, on déplaçait le fil à l’œil, dès qu’on estimait que nos vaches n’avaient plus assez à manger. Avec le projet «Progrès herbe», on a appris à utiliser l’herbomètre et à entrer dans les parcs dès que l’herbe atteint 9 à 10 cm. C’est l’optimal en termes nutritifs.» Le producteur reconnaît passer plus de temps dans ses pâturages, à les observer: «L’herbe est-elle tendre? Épie-t-elle rapidement à cause du sec? La surveillance des pâturages est la clé principale de la réussite.» Cette année, le climat très favorable du printemps et sec de la fin d’été a compliqué la tâche des deux associés: «On s’est fait dépasser en début de saison, l’herbe poussait trop vite. Désormais, on est pris par le sec, comme tout le monde… Mais globalement, notre système fonctionne bien. Nos vaches produisent toujours 30 kg de lait par jour, avec un minimum de concentré. Le coût de la ration estivale ne s’élève plus qu’à 12 centimes.»Jean-Willy Badoux a revu l’organisation parcellaire pour faire pâturer davantage les vaches.


carrouge (VD) De la pâture sans complément protéique

Entre la pâture et la famille Bach-Bourgeois, c’est une longue histoire de conviction et de passion. «Faire pâturer nos bêtes un maximum, c’est le cœur de notre système», confie Sabine Bourgeois, qui exploite avec son mari et son beau-frère un domaine comptant près de 135 vaches laitières. Ces dernières pâturent depuis le début du mois de mars et durant toute leur lactation. «Nous considérons que les vaches sont faites pour aller dehors. L’herbe pâturée directement est l’alimentation la plus efficace et la moins coûteuse!» Quand ils le construisent en 2009, les Bach-Bourgeois placent leur bâtiment au milieu du plus grand bassin de pâtures naturelles de la région. «Pour créer cette entité de 30 hectares d’un seul tenant, nous avons effectué de nombreux échanges avec nos voisins, raconte Nicolas Bach. Au final, la parcelle la plus éloignée n’est située qu’à 500 mètres de la ferme et il n’y a pas d’axes routiers d’importance à traverser.» Après quelques années de pratique du système «gazon court», les exploitants optent en 2009 pour la pâture tournante. Leurs 90 laitières occupent alors une dizaine de parcs de trois hectares chacun. En parallèle de l’augmentation de la taille de leur troupeau, les Vaudois ont décidé en 2018 de faire évoluer leur stratégie de pâture, séparant les parcs en deux, voire en trois. «L’objectif était d’augmenter le rendement en matière sèche par hectare et d’obliger les vaches à pâturer là où elles n’iraient pas naturellement.» Le résultat semble concluant: «Les vaches ont mieux tenu en lait ce printemps, et on assiste à une amélioration de la composition botanique de nos parcelles ainsi qu’à un recul des refus.» Le troupeau de 135 têtes est séparé en deux pour des questions d’efficacité: «Le premier groupe, constitué de 56 vaches fraîchement vêlées, arrive en premier sur la parcelle. La septantaine d’autres finissent la parcelle le jour suivant», expliquent les exploitants. Une telle organisation demande une grande rigueur et un suivi particulièrement fin de l’évolution des herbages. «La mesure hebdomadaire de la croissance de l’herbe est essentielle», confirme Sabine Bourgeois. Elle a conçu un tableur pour suivre l’évolution des pâturages et ainsi décider de l’aiguillage entre les différentes parcelles. «Notre système nous fait gagner un mois de pâture supplémentaire», signalent les exploitants, qui ne reviendraient pour rien au monde en arrière. Les concentrés protéiques sont absents de la ration – qui contient 1 à 2 kg de pulpe séchée et la même chose de céréales pour les fraîches vêlées. La moyenne du troupeau, qui mêle holsteins, montbéliardes et kiwi-cross, approche les 8000 kg de lait par an. «Pâturer plus nous a permis de démécaniser notre exploitation et donc de diminuer nos coûts de production», insiste Sabine Bourgeois, qui souhaite encore progresser sur le chemin de l’autonomie alimentaire. «On manque de données fiables concernant l’efficacité alimentaire de nos vaches à la pâture.» Sabine Bourgeois et Nicolas Bach ont mis l’herbe et la pâture au cœur de leur stratégie d’exploitation.


Ependes (FR) Un système de production simple et efficace

C’est lors d’un voyage en Irlande au début des années 2000 que José Eggertswyler a le déclic. La visite d’exploitations pratiquant la pâture intégrale et le vêlage saisonnier le convainc de changer d’approche et de stratégie dans son exploitation laitière, située à Épendes, à 730 mètres d’altitude. La finalité de son système est simple: faire coïncider les besoins alimentaires de ses 46 vaches laitières, qu’il tarit simultanément entre décembre et février, avec la pousse de l’herbe, sans plus avoir recours à des aliments concentrés. «Ici, le printemps arrive certes plus tard qu’en Irlande, mais on a tout pour bien faire avec l’herbe. Des pâturages faciles d’accès, une bonne pluviométrie, une excellente pousse d’herbe estivale.» Après plusieurs années de pratique du système «gazon court», le Fribourgeois a désormais jeté son dévolu sur le pâturage tournant. Il y a cinq ans, il réorganise ainsi son parcellaire, consacrant 600 m2 de terrain à des entrées et sorties de parc ainsi qu’à des chemins pour faciliter le déplacement de ses vaches. La quinzaine d’hectares dévolus aux pâtures est scindée en 29 parcs, où les vaches passent en moyenne un à deux jours. Chaque fin d’hiver, sitôt la neige fondue, le troupeau retrouve le chemin des pâturages, dès que les terrains le permettent. «Quand on regarde nos pâtures, on pense toujours qu’il n’y a rien à manger. Mais les vaches, elles, trouvent leur bonheur. Elles ont toutes la tête en bas!» Et le résultat s’en ressent: les vaches de José Eggertswyler produisent 1 kg de lait par jour en plus sitôt la mise à l’herbe. «Au départ, je m’inquiétais des conséquences du piétinement sur la pousse de l’herbe. Désormais, j’observe que le terrain s’adapte au fil du temps. Le gazon est plus dense qu’il y a quinze ans et supporte mieux la charge par temps humide.» Puisque le pâturage est devenu central dans sa stratégie, le Fribourgeois a fait évoluer son troupeau en conséquence, adoptant la races kiwi cross et la génétique néo-zélandaise. «Elles pèsent 550 kg en moyenne. Cette légèreté est un atout au parc.» La gestion de la croissance de l’herbe est devenue un art dans lequel José Eggertswyler excelle. À l’aide d’un herbomètre électronique, il fait le tour de ses parcs une fois par semaine. «Une des clés du système, c’est de ne pas rater l’entrée des vaches dans la parcelle, qui doit se faire à 3200 kg de matière sèche maximum par hectare. Ça correspond approximativement au stade trois feuilles du ray-grass, soit une hauteur de 9 cm.» Pas question pour le Fribourgeois de rentrer quand l’herbe est plus haute. «On perd immédiatement en qualité nutritive. Pour les vaches, ça ne sert plus à rien!» En 2017, son troupeau a passé 230 jours au pâturage sur 285 jours de lactation, soit de mars à novembre. «Dans un tel système, on est forcément tributaire de la météo, reconnaît le producteur. Mais le grand avantage, c’est le peu d’intrants qu’il nécessite.» Et cela s’en ressent au niveau des coûts de production. «Rémunération comprise, mon kilo de lait coûte moins de 85 centimes à produire.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

Bon à savoir

Dans le cadre du projet «Progrès herbe», Proconseil a suivi pendant cinq ans une douzaine d’exploitations vaudoises, permettant ainsi une analyse très fine les coûts de production. Encadrés et conseillés, les agriculteurs participant ont ainsi augmenté de 66 à 71% la part d’herbe dans la ration aux dépens du maïs et de l’aliment concentré. L’importance de ce dernier a diminué dans leur bilan comptable, passant de 10,7 à 8,8 centimes par litre. Les résultats finaux du projet seront présentés lors du premier salon romand consacré aux herbages et à l’amélioration de l’autonomie alimentaire des exploitations agricoles, le 7 septembre prochain à Grange-Verney (VD).
+ d’infos www.progres-herbe.ch

Questions à

Beat Reidy, professeur à la Haute École d’agronomie de Zollikofen (BE), spécialiste en systèmes d’élevage et production fourragère

Quelle place l’herbe occupe-t-elle aujourd’hui dans les exploitations de notre pays?
En Suisse, les vaches laitières sont nourries en moyenne à 75% avec de l’herbe. C’est davantage qu’en France et en Allemagne, mais moins qu’en Irlande, par exemple, alors que notre herbe pousse tout aussi bien! On doit pouvoir mieux faire, sachant que l’herbe pâturée est le fourrage le meilleur marché pour produire du lait et que les systèmes basés sur la pâture intégrale ont fait leurs preuves en termes d’efficacité économique!

Pourquoi, dès lors, la pâture intégrale n’est-elle pas davantage pratiquée?
Il y a la peur du changement, bien sûr. Dans un système herbager, on s’en remet davantage au climat et donc à une certaine incertitude. Par ailleurs, la tendance à l’agrandissement des exploitations agricoles n’aide pas: ces dernières ne possèdent pas systématiquement des prés autour de l’étable et l’accès aux pâturages fait parfois défaut. Enfin, il y a un aspect culturel. La de mentalité des agriculteurs suisses n’est pas toujours favorable au pâturage. Rares sont ceux qui ont une vraie affinité avec la pâture et la croissance de l’herbe. Mais cela se cultive et les choses peuvent changer!