Le chantier de tous les extrêmes

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Le chantier de tous les extrêmes

Les plus hautes ­éoliennes d’Europe sont suisses. Ce groupe de 4 installations sera inauguré le 30 septembre près du col du Nufenen (VS). Nous avons pu assister aux dernières étapes de la construction.

Le chantier de tous les extrêmes

Un gigantesque mât gris s’élève tout droit dans le ciel. Au sommet, l’éolienne dépourvue de pales se termine par un bulbe nu. Juste à côté, le bras jaune d’une grue la dépasse de quelques mètres. Sur le chantier règne un silence total. Pas de contremaître qui crie des ordres ni de machine vrombissante. Seul le bruit du vent qui souffle à décorner les bouquetins. Nous sommes au col de Gries, à 2470 mètres. C’est ici, à un jet de pierre de la frontière italienne, que le groupe SwissWinds érige le plus haut parc éolien d’Europe. Quatre éoliennes, soit de quoi produire 10 000 mégawattheures par année, l’équivalent de la consommation de près de 3000 ménages. Ce chantier hors du commun touche à sa fin: les ouvriers construisent la dernière des installations.

Pas de problème de voisinage
Près de l’éolienne, un homme suit l’avancée des travaux avec attention. Lunettes de soleil sur le nez, gilet jaune et casque de protection vissé sur la tête, René Lemoine connaît ce chantier par cœur. Le physicien belge, spécialiste en mesure du vent, est chef de projet sur le parc éolien. C’est lui, déjà, qui avait effectué les calculs préparatoires avant la construction de la première éolienne, en 2011. «Nous avons commencé avec un seul mât, raconte-t-il. Pour nous prouver que c’était faisable, mais aussi pour convaincre la commune et le fabricant.»chantier parc eolien Nufenen L’éolienne numéro 1 a tenu et a été rejointe cet été par les suivantes. Si SwissWinds a voulu construire un parc éolien sur ce col isolé, c’est pour montrer le potentiel des régions alpines en matière de production énergétique. «La montagne est un lieud’implantation intéressant, note René  Lemoine.

Le vent n’est pas forcément plus puissant et est moins régulier qu’en plaine, mais l’avantage réside surtout dans l’impact paysager. Le développement éolien est freiné par une difficile acceptation de la part du grand public. Ici, le voisinage n’est pas un problème!» C’est un euphémisme. Autour de nous, le paysage rocailleux balayé par des bourrasques venues du Tessin est désertique. En outre, le panorama est déjà marqué par le barrage de Gries, construit dans les années 1960, ainsi que par les câbles omniprésents de la ligne à très haute tension Mörel-San Giacomo.


Givre et neige au programme

Choisir un emplacement alpin pour un parc éolien entraîne des contraintes inédites. L’enjeu principal concerne l’accessibilité du site. «Nous avons opté pour le col de Gries parce qu’un barrage y existait déjà. Ce qui signifiait la présence d’une route et un accès au réseau électrique.» Malgré cela, le transport a été un véritable défi: durant l’été, des convois exceptionnels ont gravi la route sinueuse du Nufenen pour transporter les sections tubulaires d’acier qui allaient constituer les mâts, les nacelles et les pales. L’acheminement de ces éléments de 45 mètres de long, soit la longueur de 4 autocars en file indienne, a nécessité la fermeture du tunnel du Gotthard, puis des camions spéciaux afin de passer les épingles du col.
«Il a ensuite fallu déplacer les pièces jusqu’au socle de chaque éolienne, poursuit René Lemoine. Là, plus de route goudronnée, mais des pistes de terre escarpées. Pour monter le générateur, qui pèse 65 tonnes, nous avons dû atteler deux poids lourds l’un derrière l’autre.» Qui dit haute altitude dit aussi hivers rigoureux. Le col de Gries étant enneigé huit mois par année, mieux vaudra s’assurer à l’automne que les éoliennes sont en état de fonctionner. Enfin, il faut à tout prix éviter que du givre s’accumule sur les pales, ce qui provoquerait un déséquilibre et un arrêt des éoliennes. Les pales sont donc équipées d’un système de chauffage.

Les travaux touchent à leur fin
Un bruit de moteur nous fait lever les yeux. Lentement, les câbles de la grue se tendent. Ça y est, l’immense hélice décolle du sol où elle a été assemblée. Centimètre par centimètre, le titanesque morceau d’acier et de composite monte vers le ciel. Malgré la tension, les ouvriers sont imperturbables. Chacun à son poste, ils suivent l’ascension du regard. Quelques indications jaillissent d’un talkie-walkie et l’hélice pivote pour passer en position verticale. Dès que le nez est plaqué, au millimètre près, contre l’éolienne, on entend bourdonner les visseuses. Impossible de s’approcher de la zone située au pied du mât, protégée par un vigile. «C’est une question de sécurité, explique René Lemoine. Un écrou tombé de la nacelle, à 90 mètres, pourrait vous tuer.»
socle eolienne parc du NufenenUn homme, justement, est chargé de veiller à la sûreté de chacun. Ce colosse barbu à l’inimitable accent yankee s’appelle Paul Hilliard. Grizzly, pour les intimes. «Mon boulot, c’est de m’assurer que tout le monde rentrera à la maison ce soir, dit-il, laconique, en abaissant les jumelles qui ne quittent jamais son cou. Personne ne doit prendre de risque inutile. Les ouvriers passent leur temps à grimper et à descendre des échelles. Lorsque le travail est répétitif, on a tendance à se relâcher.» Là-haut, deux silhouettes en combinaison colorée s’activent, suspendues devant le nez de l’éolienne. Encore quelques jours de travail pour installer les centaines de mètres de câble électrique qui parcourent le mât et Paul Hilliard pourra respirer.

Même si tout n’est pas terminé, l’ambiance est euphorique sur le chantier. Les représentants d’Enercon, l’entreprise allemande qui a fabriqué les éoliennes, venus assister à la fin des travaux, se précipitent vers René Lemoine pour le congratuler. Holger Vente, chef de la délégation germanique, ne cache pas son enthousiasme: «Cela fait dix ans que je construis des éoliennes d’un bout à l’autre de la planète, lance-t-il. Mais je n’ai jamais vu de situation aussi exceptionnelle.»
Le côté pittoresque du parc éolien de Gries a aussi son importance: «J’espère que cette visibilité va faire avancer le débat sur l’éolien, confie René Lemoine. Investir dans les énergies renouvelables, c’est agir concrètement en faveur de l’environnement.» Derrière lui, le glacier de Gries témoigne silencieusement de cette urgence: victime du réchauffement climatique, il a perdu 40% de sa masse en quarante ans. Les quatre éoliennes ne suffiront pas à enrayer son inéluctable fonte. Mais elles prouvent que le potentiel éolien de la Suisse est bien réel.

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean

En chiffres

Le parc de Gries, c’est…

4 éoliennes fabriquées par le constructeur allemand Enercon.
2457 mètres, l’altitude du site.
, la température moyenne au col de Gries.
131 mètres, la hauteur totale des trois plus grandes éoliennes, la quatrième mesurant 120 mètres.
45 mètres, la longueur de chacune des pales.
10 000 MWh, la production annuelle estimée du parc, de quoi couvrir les besoins de 2850 ménages.
9 ans de tractations depuis l’aval du Conseil communal d’Ulrichen, en 2007.

Bon à savoir

Si l’énergie qu’elles produisent est 100% renouvelable, on critique parfois les conséquences entraînées par l’implantation d’éoliennes sur la faune sauvage. Or, le parc éolien de Gries bénéficie d’une collaboration inédite entre SwissWinds et le WWF: la section valaisanne de l’association a proposé des adaptations ainsi que des mesures compensatoires, et utilisera le site pour effectuer des études sur le long terme. Il s’agira d’observer dans quelle mesure la présence des éoliennes peut affecter les populations de chauves-souris et d’oiseaux nicheurs, à l’instar des lagopèdes, nombreux dans la région. Par ailleurs, les éoliennes de nouvelle génération sont entièrement recyclables, et pourraient être démontées à l’issue de leur période d’exploitation de vingt-cinq ans sans laisser de traces sur le paysage alpin.