Minées par le bostryche, les forêts jurassiennes vivent une catastrophe

Nature
Enquête
Minées par le bostryche, les forêts jurassiennes vivent une catastrophe

Les gardes forestiers peinent à tenir les rythmes d’abattage censés limiter la propagation du bostryche. La chute du prix du bois résineux est synonyme d’importantes pertes financières pour les propriétaires de forêts.

Minées par le bostryche, les forêts jurassiennes vivent une catastrophe

Malgré les brumes d’automne, il flotte un air de sécheresse sur les hauts de Bassecourt (JU). Dans la forêt, des aiguilles sèches tapissent le sol et la cime roussie des épicéas tranche sur le ciel gris. «Depuis plusieurs semaines, on joue aux pompiers», déplore Marcel Mahon, garde forestier pour la commune de Haute-Sorne.
Mais c’est un incendie bien particulier que doit gérer son équipe. Après un été particulièrement chaud et sec, le cycle du bostryche a pris de l’avance et les foyers d’infection se multiplient. «On devrait intervenir rapidement, mais on n’y arrive plus», lâche le garde forestier, visiblement fatigué. Pour limiter la flambée de bostryche, il faudrait abattre les arbres contaminés dans les deux ou trois jours. Mais avec une soixantaine de secteurs touchés, les trois bûcherons qui travaillent sur la commune ne peuvent tout simplement plus tenir la cadence.

Une année chaude
Tout a mal commencé en 2018. Quelques jours après le début de l’année, la tempête Eleanor arrachait des centaines de milliers de mètres cubes de bois. L’épicéa a été particulièrement touché, puisqu’il offre une bonne prise au vent et que ses racines l’ancrent moins bien au sol que le sapin. Manque de chance, c’est aussi cette essence qui est la cible favorite du bostryche typographe, dont les billes de bois couchées par la tempête représentent un buffet particulièrement alléchant pour ce ravageur, qui y pond ses larves, tuant l’arbre au passage. Il ne manquait plus au bostryche qu’une saison sèche et chaude pour pulluler. Autant dire que cet été 2018 lui a été profitable.
Marcel Mahon fait le compte: sur les 4600 m3 de bois qui sont abattus chaque année sur sa commune, il a déjà été contraint de couper 3000 m3 de bois bostryché, dont la valeur est moindre. «Pourtant, ce n’est qu’un problème esthétique. Le bostryche n’influence pas la résistance mécanique du bois qui peut toujours être utilisé pour la construction. C’est surtout un argument pour tirer les prix vers le bas», précise le garde forestier. Principaux propriétaires de forêts en Suisse, les communes et les bourgeoisies ont vu leurs revenus forestiers partir en fumée ces dernières années. Pendant des décennies, le secteur était pourtant une source de rente importante. «Cette année, le manque à gagner représentera près de 130 000 francs pour la commune de Haute-Sorne. Je m’attendais à être convoqué par le Conseil communal pour rendre des comptes, mais rien! Même les pouvoirs publics ne s’intéressent plus à la forêt», lâche Marcel Mahon sur un ton résigné.

Des prix au plus bas
Ces bois bostrychés seront rachetés une cinquantaine de francs le stère par les scieries. Un prix faible puisque, après la tempête Eleanor, les stocks sont déjà au plus haut. «Le problème, c’est que cette tempête et la flambée de bostryche ont aussi touché les pays limitrophes. Les marchés français ou allemands ne sont donc pas un débouché envisageable», explique Didier Adatte, directeur de Pro Forêt, une société qui centralise la vente du bois jurassien. Pour ce professionnel, le souvenir de Lothar, en 1999, n’est jamais loin: «À l’époque, l’Autriche et l’Allemagne avaient beaucoup acheté en Suisse. Cette année, les dégâts ont été moins importants, mais la crise est comparable.» Les marchands de bois vont donc écouler leur stock, parfois à perte, pour cette simple raison: le bois est un matériau périssable. Quelques mois après l’abattage, les billes invendues sont déclassées. Certaines terminent leur carrière en panneaux d’aggloméré, voire en bois de chauffage, avec un évident manque à gagner pour le propriétaire. Des solutions existent pour ralentir la lente dégradation du bois coupé. Une halle d’entreposage, avec système d’arrosage pour maintenir le bois humide, est le rêve de tout forestier. Mais l’infrastructure est trop chère pour les communes et ne serait véritablement indispensable que lors d’épisodes ponctuels.
Marcel Mahon arrache d’un coup de hache un bout d’écorce d’un arbre abattu. Sur le bois sombre, des larves claires remuent lentement. «Les températures plus fraîches les ont bien calmées. Il y a dix jours, ça pullulait», observe-t-il. Avec le réchauffement climatique et les étés qui s’allongent, le bostryche peut passer par plusieurs cycles de reproduction. Et sa progression est exponentielle à chaque génération. Pour l’heure, les larves des coléoptères semblent endormies, mais c’est au printemps prochain qu’elles se réveilleront, inquiétant déjà les forestiers. Résignés, il s’attendent encore à une nouvelle catastrophe.

Texte(s): Vincent Jacquat
Photo(s): Vincent Jacquat

Questions à...

Mélanie Oriet, responsable du domaine Forêt à l’Office de l’environnement jurassien

Le Canton partage-t-il les préoccupations des forestiers sur le terrain?
Oui, même si ce sont les propriétaires des forêts, donc principalement les communes, qui sont en première ligne. Le canton du Jura intervient là où il existe un danger naturel, comme des glissements de terrain, où des zones qui représentent un intérêt pour la biodiversité, comme les pâturages boisés.

Quelles seraient les solutions pour faire face à la mauvaise santé du marché du résineux?
Dans des crises comme celle-là, on se heurte principalement à des limites logistiques. Les solutions sont connues: il faudrait écorcer rapidement les troncs touchés par le bostryche. Mais cette pratique coûte cher et beaucoup de régions manquent d’équipements, comme des camions écorceurs. Dans tous les cas, il faut éviter de se précipiter sur des solutions simplistes.

Le marché du bois n’est-il pas tout simplement biaisé?
C’est vrai que Lothar a marqué un tournant. Le marché n’a plus retrouvé le niveau qu’il avait avant les années 2000. Mais même si le problème risque encore de s’accentuer, les communes continuent de jouer le jeu et de se soucier des forêts.

Épicéa menacé

Omniprésent en plaine, l’épicéa est sensible à la chaleur et préfère l’altitude. S’il est à ce point répandu en plaine, c’est qu’il a fait l’objet d’une intense promotion dès le XIXe siècle. Son tronc droit, son haut rendement et la qualité de son bois en ont fait le candidat idéal pour alimenter l’industrialisation. Mais le réchauffement des températures risque de lui rendre la vie dure en plaine. C’est pourquoi les forestiers envisagent de plus en plus la réintroduction d’espèces moins productives, comme le chêne, qui avaient été écartées à son profit.