Meyrin fait le pari innovant d’un supermarché participatif et paysan

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Meyrin fait le pari innovant d’un supermarché participatif et paysan

Un vaste éco­quartier pousse dans cette commune genevoise. Il devrait accueillir le premier supermarché géré par des producteurs et des clients. Un nouveau modèle de consommation qui essaime en Europe, mais aussi un sacré défi!

Meyrin fait le pari innovant d’un supermarché participatif et paysan

Pourrait-on se passer des grandes enseignes, principalement orange, pour faire nos courses? C’est à cette question simple mais de portée quasi révolutionnaire que tentent de répondre, par  un oui, les membres de la coopérative SPP: Supermarché participatif paysan, à Meyrin (GE). Un pari, quand on sait que plus de 70% des produits alimentaires achetés en Suisse proviennent de Coop ou de Migros.
Le contexte dans lequel est né ce projet est, lui aussi, assez novateur. Il s’agit de l’écoquartier des Vergers, qui se construit en périphérie de la commune genevoise. À terme, fin 2018, il accueillera 30 bâtiments, 1350 logements et 3000 nouveaux habitants sur 16 hectares. «Les coopératives d’habitation qui sont parties prenantes du projet ont été invitées par la commune dans le cadre d’une démarche participative, afin de dessiner les contours de ce nouveau quartier, explique Benoît Molineaux, membre de la coopérative SPP. On était 170 et on a ébauché environ 80 propositions dont beaucoup tournaient autour des enjeux d’alimentation et de production.»
À la question de savoir s’il était envisageable d’éviter l’implantation d’un centre commercial au sein de ce quartier, deux tiers des participants se sont montrés sceptiques. Un seul y croyait. Ce qui a pourtant suffi, puisque la coopérative compte aujourd’hui 158 membres. Cet homme bien décidé à bouleverser les habitudes de consommation pour contribuer à un vrai changement de société, c’est Reto Cadotsch. Il est l’un des pionniers de l’agriculture contractuelle de proximité à Genève: Jardins de cocagne, Affaire TourneRêve, Cueillettes de Landecy. Ce producteur de céréales, polenta et oignons à la retraite cultive aussi les modes de consommation alternatifs.

Tous dans un même panier
De l’envie de soutenir la production des paysans, de mieux maîtriser les processus de transformation des biens de consommation, de réduire les transports et de créer des liens sociaux est né le projet de Supermarché participatif paysan. «À la réflexion, on a voulu aller plus loin que le magasin géré par des producteurs, explique-t-il. En impliquant directement le consommateur dans le choix des produits que l’on trouvera en rayon mais aussi dans la gestion de l’espace de vente.» L’idée? Que chaque coopérateur accorde quelques heures de son temps chaque mois en travaillant dans le supermarché, à l’image de ce qui se fait déjà à Paris ou à New York.

Pas de fraises en hiver
L’assortiment est aussi un enjeu. Les discussions se poursuivent à son sujet, au sein du SPP. N’y mangera-t-on vraiment que «ce qu’il y a», en fonction des saisons, de la météo et des aléas de l’offre locale? Une chose est certaine, les producteurs qui participeront seront ici écoutés et entendus, assurent les coopérateurs. Et le secteur de la transformation artisanale y trouvera peut-être un nouvel essor, grâce à un volume d’achat important. «Comment expliquer que Genève soit le plus grand producteur de tomates de Suisse, mais qu’il soit impossible de trouver des conserves de purée de tomates locales?» s’interrogent nos interlocuteurs. Car la demande est là. Les consommateurs sont aujourd’hui de plus en plus avides de connaissances sur l’origine et les méthodes de production de leur alimentation. Reste qu’il est encore plus facile, pour beaucoup, de grouper ses achats au supermarché. Le SPP compte aussi profiter de ce pouvoir d’attraction que représente un «centre commercial». Trois surfaces seront attribuées à un boulanger, un boucher et un laitier. Avec, comme exigences que ces artisans fabriquent eux-mêmes, valorisent les produits locaux et fassent preuve de transparence. L’intérêt de ce projet, c’est qu’il s’insérera dans un quartier à la mixité sociale revendiquée et disposant d’un bassin de clientèle suffisamment grand (voir ci-dessous). On est loin ici de l’épicerie de produits du terroir ou du marché à la ferme. Le but est une alternative viable à l’agro­alimentaire et à la production industrielle offrant également tout l’éventail des produits de base: de la brosse à dents aux couches pour bébé. Un sondage a d’ailleurs été réalisé pour cerner les envies et les besoins, qui s’adapteront aux desiderata des clients. «L’objectif serait de sortir de la niche que représentent les paniers contractuels pour démocratiser l’accès direct à des aliments produits localement, dans le respect de l’environnement et à des prix équitables», précise Benoît Molineaux.

Coopérer pour économiser
Afin de pouvoir rémunérer équitablement les producteurs, de lait, de tomates comme de café ou de produits de lessive, les porteurs du projet envisagent de faire baisser les charges. C’est là qu’intervient le côté participatif. Il ne s’arrête pas à la porte du supermarché, mais exige des membres qu’ils collaborent activement au fonctionnement de la surface de vente: en bossant quelques heures à la caisse ou en remplissant les rayonnages. Un gérant, salarié, chapeauterait tout cela. «C’est l’un des plus grands enjeux, admettent Benoît Molineaux et Reto Cadotsch. Que les gens s’investissent et s’impliquent à long terme afin de développer une économie qui crée du lien entre clients, artisans et paysans. Liens entre nos actes et nos impacts, entre la terre et la nourriture que nous retrouvons dans nos assiettes.» Aux Vergers, 430 logements seront gérés par des coopératives d’habitation. Autant d’habitants a priori séduits par le concept et prêts à collaborer. L’avenir le dira.

+ D’infos www.spp-vergers.ch

Texte(s): Marjorie Born
Photo(s): Guillaume Mégevand

Questions à Barbara Pfenniger

Barbara Pfenniger est responsable alimentation à la Fédération romande des consommateurs.

Meyrin pourrait servir de laboratoire suisse avec ce projet participatif. Pensez-vous qu’il soit viable?
Je crois que les gens seront ravis de ce lien direct entre consommateurs et producteurs. Ils apprécieront d’avoir des aliments produits de manière durable à des prix équitables et compétitifs. Toute initiative allant dans ce sens est positive. Ville multiculturelle et socialement très variée, Meyrin est l’endroit idéal pour tester un tel projet.

Le projet repose sur la collaboration active des consommateurs, est-ce un défi?
Bien sûr, les bénévoles se font plus rares. Par contre, ceux qui s’engagent sont très motivés. À Genève, par le biais de l’agriculture contractuelle, il y a déjà une forte tradition d’engagement, soit financier, soit en travail, avec les producteurs. Avec ce projet de supermarché dans le quartier des Vergers, ce concept solidaire sera encore plus accessible.

Là où le client est vraiment roi

Les supermarchés participatifs sont gérés par leurs membres, les coopérateurs. Généralement, ils visent à favoriser la distribution en circuit court, à des prix attractifs tant pour leurs membres que pour les producteurs. Ces derniers sont parfois associés au sein de la coopérative, mais pas forcément. L’un des premiers projets, la Park Slope Food Coop, a vu le jour dans un quartier de New York en 1973 et compte aujourd’hui 17 000 membres qui y travaillent bénévolement et y font leurs courses à des prix défiant toute concurrence! En Europe, de telles initiatives commencent à naître. À Paris, le supermarché La Louve est en phase de test depuis l’automne 2016. D’autres modèles visent plus simplement à supprimer les intermédiaires sans que les clients soient partie prenante ni obligés d’y travailler. C’est le cas, par exemple, des supermarchés gérés par des associations de producteurs, comme Cœur Paysan, un grand magasin lancé et géré par 35 paysans à Colmar (F).