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Enquête
Même en Suisse, on peut encore découvrir de nouvelles espèces

Une nouvelle espèce de chauve-souris vient d’être identifiée en Suisse. La preuve que les scientifiques ont encore beaucoup à apprendre sur notre biodiversité, même dans des pays étudiés depuis des générations.

Même en Suisse, on peut encore découvrir de nouvelles espèces

L’annonce de la description d’une nouvelle espèce, c’est toujours un petit événement dans le monde scientifique. La découverte, rendue publique il y a une semaine, du murin cryptique – ou Myotis crypticus – par un groupe international de chercheurs comprenant un chiroptérologue genevois, n’a pas fait exception à la règle. Il faut dire qu’à l’heure où notre continent semble avoir été tamisé de manière exhaustive par la science, le fait de savoir qu’il existe encore des animaux inconnus a quelque chose de fascinant. «Le propre de la science, c’est de remettre en permanence en question nos connaissances», note, enthousiaste, Manuel Ruedi, conservateur au sein du Muséum d’histoire naturelle de Genève, qui a décrit cette chauve-souris.

La génétique à la rescousse
S’étirant sur près de sept ans, le scénario de cette découverte a tout d’une enquête policière: des premiers doutes à l’identification, puis au baptême du murin cryptique, il aura fallu la collaboration de scientifiques suisses, espagnols, français et italiens, les quatre pays où la présence de cette espèce est constatée. D’abord, il y a un soupçon né d’études génétiques sur plusieurs populations de murins de Natterer: «Nous avons constaté d’énormes différences entre les animaux selon qu’ils vivent au nord ou au sud des Alpes, raconte Manuel Ruedi. Des recherches approfondies ont alors montré que ce sont des lignées totalement séparées, qui ne se reproduisent pas l’une avec l’autre. Deux espèces distinctes.» Reste que la preuve génétique ne suffit pas: il faut la compléter par une comparaison morphologique. Un travail de patience qui voit Manuel Ruedi mesurer sous toutes les coutures des dizaines de crânes de chauves-souris conservés dans des musées européens. Mais le jeu en vaut la chandelle.
«En combinant dix-sept mesures crâniennes, je suis parvenu à mettre en lumière des différences claires entre un murin et l’autre. Cela a été si complexe que le nom de «cryptique» m’a paru tout à fait approprié lorsqu’il a fallu la baptiser!» Si l’annonce est particulièrement enthousiasmante, c’est qu’une telle découverte relève de l’exception chez des vertébrés déjà largement étudiés, tandis qu’elle est courante chez les insectes: «Moins il y a de spécialistes et plus il y a de chances de mettre le doigt sur une espèce nouvelle», résume Yves Gonseth, directeur du Centre suisse de cartographie de la faune. Mais le travail ne s’arrête pas à l’identification, et les choses ne font que commencer pour le murin cryptique: tandis que les chiroptérologues ont d’ores et déjà repéré des populations dans le canton de Genève, sur les crêtes du Jura et au Tessin, reste à étudier sa répartition exacte, son comportement alimentaire ou un éventuel statut de protection.

Nommer pour mieux protéger
On imagine volontiers la tâche des découvreurs d’animaux inconnus comme un job de rêve pour les jeunes scientifiques. Pourtant, la taxonomie peine à susciter les vocations. Peu étudiée dans le cadre académique et peu valorisée dans les publications spécialisées les plus réputées, elle est désormais – en Suisse comme ailleurs – l’apanage des musées, dont les collections sont de véritables mines d’or pour les chercheurs qui y comparent des spécimens ou y prélèvent de quoi réaliser des analyses génétiques.
Cette érosion inquiète les spécialistes, car, loin d’avoir pour objectif de satisfaire l’ego d’un scientifique en mal de notoriété, ce processus est surtout une indispensable contribution à une plus grande connaissance de la biodiversité. Et par ricochet, à une meilleure protection: «Comment puis-je me prononcer sur l’état des populations d’abeilles de Suisse si je ne les connais pas?», questionne l’entomologiste Christophe Praz, qui vient d’identifier une abeille sauvage inconnue jusqu’à aujourd’hui (voir l’encadré). Si la Suisse peut se vanter d’une longue expérience dans la discipline, il s’agit désormais de conserver ce savoir-faire: «L’ignorance est une des premières raisons de la disparition des espèces, souligne Yves Gonseth. Les nommer, c’est se donner les moyens de les préserver.»

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): DR

Trois nouvelles espèces animales découvertes par des scientifiques suisses

Andrena amieti
Il existe plus de 600 espèces d’abeilles sauvages en Suisse, et il y en a une de plus depuis quelques semaines: l’entomologiste Christophe Praz vient de publier un article sur Andrena amieti, dont il s’avère qu’elle est assez commune dans les Alpes. Pour l’identifier, le scientifique de l’Université de Neuchâtel a combiné approche génétique et morphologique.


Hyla perrini
Longtemps confondue avec la rainette italienne, cette petite grenouille verte a pu être identifiée au Tessin en comparant des critères de génétique, de bioacoustique et d’analyse des niches écologiques. Elle a été baptisée rainette de Perrin en 2018, en hommage à Nicolas Perrin, biologiste de l’Université de Lausanne et expert des amphibiens.


Colilodion schulzi
On l’appelle aussi «coléoptère à oreilles de lapin». Mais ne vous y trompez pas: ce ne sont que des antennes, et non des oreilles, qui ornent la tête de ce petit coléoptère des Philippines décrit par deux entomologistes, un Genevois et un Chinois. Il a été élu espèce de l’année 2017 par la Société suisse de systématique, qui met en valeur les travaux d’inventaire scientifique.

Baptême, mode d’emploi

Vous rêvez de découvrir une espèce pour lui donner votre nom? Gare à la déception: si le Code international de nomenclature zoologique ne l’interdit pas formellement, une règle tacite veut que l’on évite un tel acte de vantardise. Cet ouvrage de référence a pour objectif de garantir l’universalité des noms attribués aux espèces, et de mettre de l’ordre dans une classification héritée des naturalistes du XVIIIe siècle, qui ne correspondait plus à la complexité des formes de vie terrestre. Mais rassurez-vous, la fantaisie est toujours possible, et les chercheurs s’amusent souvent à piocher dans le lexique du cinéma ou de la musique pour baptiser une espèce nouvelle.

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