Interview
Maintenir des herbages passe par un changement de système

Pilier de l’agriculture suisse, la production herbagère est en première ligne face aux conséquences du réchauffement climatique. Pour l’agronome Matthieu Cassez, il faut repenser les pratiques d’élevage et les systèmes de production.

Maintenir des herbages passe par un changement de système

Des températures estivales en hausse de 4°C, 17 jours de canicule par année, une augmentation de 10% des fortes précipitations: en 2060, voilà les caractéristiques climatiques avec lesquelles devront composer les paysans suisses. Comment, dans un tel contexte, s’en sortiront les herbages?

Les exploitations axées sur la production herbagère doivent-elles redouter plus que les autres les conséquences du réchauffement climatique?
➤ Nos scénarios les plus critiques prévoient une perte de rendement de l’ordre de 20% pour les prairies naturelles, sécheresses obligent. Mais le problème est plus vaste, car, à la différence d’une autre culture fourragère comme le maïs, la réussite de la production à l’herbe ne dépend pas seulement d’une valeur de rendement, mais aussi de l’équilibre entre fauche et pâture. Or, comme on a pu le constater ces dernières années, les épisodes de fortes pluies toujours plus fréquents et intenses empêchent l’accès du bétail aux pâtures. L’exercice s’avère donc difficile en production herbagère, tant pour la récolte des stocks hivernaux que pour le pâturage.

Comment cela va-t-il se traduire à l’échelle des exploitations?
➤ Pour compenser les déficits de stocks, les agriculteurs achètent déjà plus de fourrages et/ou d’aliments concentrés. C’est une solution à court terme qui montrera vite ses limites, d’abord parce que les coûts de production vont être plus élevés, mais aussi parce que l’Europe entière va tôt ou tard faire face à des baisses de stocks, ce qui renchérira d’autant plus le coût de ces matières premières. Enfin, qui dit importation dit consommation de pétrole pour acheminer ces matières: : encore un élément sujet à inflation. Et donc augmentation des gaz à effet de serre (GES). C’est le serpent qui se mord la queue! Externaliser la production fourragère ne participe aucunement à régler le problème du réchauffement climatique, bien au contraire.

L’accroissement des températures, l’allongement de la période de croissance et l’augmentation du taux de CO2 stimulant la photosynthèse sont pourtant des éléments bénéfiques aux herbages. N’y aurait-il pas lieu d’en tirer profit?
➤ C’est effectivement aujourd’hui une réalité agronomique, mais c’est un peu le chant du cygne! Le gain de croissance de la végétation suit une courbe logarithmique, pas exponentielle. Or on est en passe d’atteindre un plafond et l’impact du réchauffement climatique – par le déficit hydrique – va finir par prendre le dessus. C’est illusoire de penser qu’à moyen terme, les végétaux pourront compenser ces effets.

Est-ce qu’artificialiser les prairies et augmenter la proportion d’herbages temporaires ne constituerait pas une solution pertinente?
➤ Dans un premier temps, oui, car on pourrait choisir des espèces végétales plus résistantes au sec, comme des graminées. Mais, à terme, les prairies temporaires se feraient tout autant chahuter par les aléas climatiques à leur implantation, avec probablement des résultats sur le rendement pas à la hauteur des espérances. Il ne faut donc pas tout miser sur cette option. En outre, la couverture artificielle sous-entend un travail du sol, ce qui participe à relâcher du carbone et s’avère contre-productif. Là encore, on s’adapte au changement climatique, mais en augmentant les émissions de GES, source du problème.

Quelles pistes de réflexion s’offrent-elles dès lors aux producteurs?
➤ Il faut raisonner en amont, au niveau des pratiques d’élevage. Prenons l’exemple d’un troupeau laitier: l’agriculteur pourrait revoir sa dimension à la baisse, en diminuant le taux de remonte. S’il ne renouvelle que 15% à 20% de l’effectif chaque année, il limite le nombre d’animaux. Pour une laitière en production, le producteur aura moins de bêtes à entretenir et donc émettra moins de GES. On est clairement dans un cercle vertueux. Mais cela passe par une meilleure maîtrise sanitaire du troupeau pour parvenir à limiter le nombre de réformes obligatoires. L’autre levier, qui est beaucoup plus radical, consiste à diminuer carrément le cheptel de vaches laitières de la Suisse.

On affecte alors directement le niveau de production de notre agriculture. Faut-il se résoudre à le voir diminuer à l’avenir?
➤ À mon avis, à long terme, il semble impossible à terme d’augmenter le niveau de production laitière en Suisse. Ce sera déjà sans doute très difficile de le maintenir à son niveau actuel.. Il faut imaginer que le climat de l’arc lémanique sera similaire à celui de la Toscane en 2050 et de la Grèce en 2080. Des régions où l’élevage de vaches laitières est quasi inexistant, faute de ressources fourragères! Axé sur la performance à la surface et in fine de la main d’œuvre, notre modèle actuel a permis de produire à bas coût, mais s’avère  peu résilient face aux contraintes climatiques actuelles et à venir. Au contraire, on découvre même sa très grande fragilité, les conséquences fâcheuses des récents épisodes de sécheresse viennent nous le rappeler. Et demain, l’enjeu primordial ne sera peut être plus de produire au coût le plus bas, mais de fournir des denrées alimentaires tout court. Ce qui impliquera probablement un changement de modèle.

Quel modèle agricole adopter alors dans les cinquante années à venir?
➤ D’un point de vue technique, il semblerait  que les systèmes de production hyperspécialisés qu’on a simplifiés pour gagner en productivité, soient plus fragiles et moins résilients que des modèles plus diversifiés, comprenant plusieurs ateliers à géométrie variable – vaches laitières, vaches allaitantes, moutons, maraîchage en permaculture, agroforesterie. Parce qu’on ne met pas tous ses œufs dans le même panier, que la diversité permet de mieux mettre en valeur l’ensemble des terrains et qu’on trouve des synergies entre les différentes productions qui renforcent le système face au réchauffement ou permettent de limiter la dépendance aux énergies fossiles. Ce mouvement de diversification s’observe déjà aujourd’hui chez des éleveurs, dans des pays africains particulièrement touchés par le réchauffement. Mais cela demanderait davantage de main-d’œuvre et entraînerait une hausse des prix de l’alimentation. Et c’est là qu’on se heurte à la réalité économique. On en revient donc à un choix de société: quel prix sommes-nous prêts à payer pour nous nourrir en Suisse?

 

Texte(s): Propos recueillis par Claire Muller
Photo(s): François Wavre/Lundi13

Bio express

Né en 1976 à Lille (F), formé à l’École nationale supérieure d’agronomie de Rennes, Matthieu Cassez a travaillé une vingtaine d’années en chambre d’agriculture, dont dix-huit ans dans le Doubs comme conseiller en entreprise. Depuis près de deux ans, il collabore au département Exploitation, famille et diversification d’Agridea. Spécialiste des systèmes d’exploitation et du calcul des coûts de production, il intègre désormais la composante réchauffement climatique à ses travaux de recherche et de vulgarisation.

Sus aux gaz à effet de serre

En collaboration avec Agroscope, Agridea vient de déposer à l’Office fédéral de l’agriculture un projet visant à mesurer l’empreinte carbone des exploitations laitières et allaitantes. «Les enjeux de notre démarche sont multiples, précise Matthieu Cassez, qui participe au projet depuis sa création. En premier lieu, on vise la diminution des émissions de GES en agriculture par le conseil et la vulgarisation. Mais ce projet pourrait également aider à réfléchir à comment dédommager les paysans selon leur niveau d’engagement en la matière, soit via les paiements directs, soit avec des crédits carbone.» L’OFAG devrait se prononcer sur la mise en place d’un tel projet dans les prochaines semaines.