Main-d’œuvre, infrastructures, loup: quel avenir pour nos alpages?

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Main-d’œuvre, infrastructures, loup: quel avenir pour nos alpages?

S’ils ont profité de la politique agricole 2014-17, les alpages de Suisse vont pourtant au-devant de grands défis à relever. Tour d’horizon.

Main-d’œuvre, infrastructures, loup: quel avenir pour nos alpages?

Véritable patrimoine culturel et naturel du pays, les alpages ont su ces dernières années, malgré le contexte économique morose pour l’agriculture, préserver toute leur attractivité. Si aujourd’hui encore près d’une exploitation sur deux estive des bêtes en Suisse, c’est en partie grâce à l’orientation de la politique agricole 2014-2017 (PA): l’augmentation de la prime d’estivage ainsi que la création des primes biodiversité et qualité du paysage ont non seulement avantageusement compensé la disparition de la prime à la vache, tant redoutée il y a quatre ans, mais aussi favorisé les zones montagne. En 2015, pour la première fois en vingt ans, le nombre de vaches alpées a ainsi augmenté. «La PA 14-17 a permis d’enrayer une tendance à la baisse qui s’accentuait», se réjouit Jörg Beck, gérant de la Société suisse d’économie alpestre.
Soutenus politiquement, stratégiques pour bien des exploitations, les alpages constituent pour l’agriculture helvétique un atout indéniable, mais ils n’en sont pas moins devant de grands défis à relever dans les années à venir. Ainsi la part des alpages qui exploitent moins de 75% de la charge usuelle augmente dans de nombreux cantons. C’est notamment le cas en Valais, où 80% des animaux de rente sont pourtant alpés, contre 50% en moyenne nationale. Avec ses 100’000 hectares en zone estivage, ce canton connaît encore un déficit de bêtes alpées malgré la prime au «recrutement des bovins provenant de l’extérieur du canton», mise en place par le Service de l’agriculture. «En quatre ans, on est passé de 4000 à 5200 UGB alpés, analyse Jean-Jacques Zufferey, chef de l’Économie animale valaisanne. Mais comme la moyenne de la charge usuelle est plutôt basse, on doit encore mieux faire afin de ne pas prétériter la zone mayens, menacée par un risque d’embroussaillement.»
En Suisse, la forêt avance de 2400 hectares par an dans les régions d’estivage, et le réchauffement climatique risque d’accélérer les choses. «La hausse des températures favorise les feuillus qui concurrencent directement les surfaces pâturables, explique Bernard Stuby, responsable de l’Économie alpestre vaudoise, qui y voit cependant un effet positif: «Des sécheresses récurrentes en plaine pourraient bien redonner de l’intérêt aux alpages, où les producteurs trouveraient une nouvelle source de fourrage.»

Maintenir les infrastructures
Pour conserver l’attractivité des alpages, il faut les maintenir opérationnels et moderniser tant au niveau de l’habitat que des accès et des installations de traite ou de fromagerie, poursuit Jean-Jacques Zufferey. Le maintien en état du bâti est également l’une des principales préoccupations à Fribourg, qui compte 1428 chalets d’alpage. «Les pratiques changent, l’organisation du travail aussi, relève Frédéric Ménétrey, responsable de l’Économie alpestre fribourgeoise. Les génisses passent ainsi de plus en plus souvent la nuit dehors. Mais les chalets restent indispensables pour effectuer les soins. Et vu notre topographie, on ne peut pas effectuer tellement de regroupements de troupeaux.» Le chalet reste donc indissociable d’une activité alpestre viable, moyennant un effort évident à fournir de la part des propriétaires pour conserver ce patrimoine. «Si on lâche les infrastructures, les alpages sont vite abandonnés.»
Enfin, pas d’alpage correctement exploité sans main-d’œuvre qualifiée. «Former les employés d’alpage redevient un thème, observe Bernard Stuby. Les exploitations en plaine se sont agrandies, le paysan, s’il ne veut pas passer son été à courir entre le haut et le bas, doit être secondé par des salariés compétents. Faute d’en trouver, il faudra en former.»

 


Fribourg
«Garde-génisses est un métier qui doit être revalorisé»

En revisitant les termes de leur contrat, les garde-génisses fribourgeois souhaitent faire reconnaître leurs compétences et leur savoir-faire.

Vingt-deux mille: c’est le nombre de génisses alpées chaque été dans les Préalpes fribourgeoises. Pan essentiel de l’économie alpestre cantonale, les alpages à génisses participent à maintenir un paysage ouvert ainsi qu’un patrimoine bâti en bon état. Du côté de la main-d’œuvre, si, durant des générations, l’alpage à génisses était confié à un membre de la famille de l’exploitant, la population de garde-génisses s’est petit à petit renouvelée ces dernières décennies. Aujourd’hui, ce sont parfois des retraités, plus souvent des jeunes en quête d’expérience professionnelle hors du commun, qui décident, par goût de la montagne et des animaux, de mettre entre parenthèses leur quotidien, pour vivre une saison à l’alpage. Il y a trois ans, certains d’entre eux décident  de réfléchir ensemble à leur statut et à leurs conditions d’embauche. «On s’est aperçus qu’on n’était pas tous logés à la même enseigne en termes de conditions de vie et de cahier des charges, confient Romain Gachet et Linda Brunetti, gardes-génisses ces cinq dernières années. Le précédent contrat d’engagement proposé par la Société fribourgeoise d’économie alpestre datait de 1999. Notre idée était de le dépoussiérer et de standardiser les conditions d’embauche.»
Les disparités entre alpages sont immenses: si certains n’ont pas l’eau au chalet, d’autres doivent apprivoiser les bêtes qui n’ont jamais eu l’habitude d’être manipulées. D’aucuns doivent débroussailler à la faux ou amènent leur propre outillage, alors que d’autres encore ne bénéficient même pas d’une couverture d’assurance complète. «Notre démarche se veut constructive et vise à sensibiliser les éleveurs au fait qu’ils ont tout intérêt à offrir aux garde-génisses des bonnes conditions de travail, résume Pierre Praz, garde-génisses dans la vallée du Motélon depuis cinq saisons. Nous demandons par exemple que le chalet soit suffisamment équipé avec du matériel en état pour bûcheronner ou effectuer des réparations.» Les garde-génisses dénoncent un manque de considération à l’égard de leur travail. «C’est une profession qui nécessite un savoir-faire. Il faut deux à trois saisons à un garde-génisses pour bien maîtriser l’alpage. Les propriétaires ont donc tout intérêt à travailler sur le long terme avec leurs salariés.»
Le nouveau contrat d’engagement vient d’être approuvé par la Société fribourgeoise d’économie alpestre et les garde-génisses comptent s’attaquer désormais à la question des salaires. «Le niveau de rémunération n’a pas bougé en trente ans, confie Pierre Praz. Il y a certes des retraités parmi les garde-génisses, mais il y en a aussi pour qui c’est le principal revenu. Or avec une cinquantaine de génisses, on gagne 6000 francs pour une saison: c’est clairement insuffisant.» Aux Grisons, le garde-génisses touche au moins 150 francs par bête et par saison. À Fribourg on en est encore loin.


Haut-Valais
«Se protéger du loup va rentrer dans nos habitudes»

Près des deux tiers des agriculteurs haut-valaisans élèvent des moutons qu’ils alpent à la belle saison. Avec la menace persistante d’attaques de loups, les pratiques des éleveurs sont cependant amenées à évoluer.

La saison d’alpage 2017 est déjà largement entamée et aucune attaque d’animaux de rente par le loup n’est heureusement à déplorer. Dans le Haut-Valais, 570 détenteurs – pour l’essentiel à temps partiel – de bétail alpent quelque 24’000 moutons et chèvres de juin à octobre. Ce qui n’a pas empêché qu’une dizaine d’alpages cessent d’être exploités, en grande partie à cause du loup. Pour le chef de l’Économie animale Jean-Jacques Zufferey, le risque existe de voir cette tendance s’accentuer à l’avenir.
«La menace des attaques de troupeaux par le loup est en train de faire évoluer le métier», pondère cependant André Summermatter. Le conseiller en économie alpestre, également éleveur de moutons passionné, le confirme: on assiste à un net changement dans les pratiques et les habitudes chez ses collègues. À commencer par le fait de rentrer les moutons dans un bâtiment la nuit ou de mettre en place un parc, «des solutions qui demandent néanmoins davantage de main-d’œuvre».
On assiste par ailleurs à l’électrification des clôtures dans les alpages de moyenne altitude, où les moutons sont amenés en début de saison. «En 2016, 200 moutons ont été tués par le loup dans notre district. Ça a été un électrochoc pour tous les détenteurs, qui ont été nombreux alors à s’équiper de clôtures.» L’Office fédéral de  l’environnement soutient à hauteur de 1 franc par mètre l’achat et la mise en place de clôtures électrifiées et l’association Herdenschutz Wallis dispense des conseils aux exploitants d’alpage dans le choix du matériel et la mise en œuvre des mesures de protection. «Malgré ces aides, il reste un nouveau savoir-faire à acquérir pour les détenteurs», souligne le conseiller. En 2014, une étude menée par Agridea démontrait que seuls 60% des alpages haut-valaisans pouvaient être protégés contre les attaques de grands prédateurs. «Il y a effectivement une marge de progression, en rassemblant par exemple les troupeaux afin de justifier l’embauche d’un berger et l’emploi d’un
chien de protection, reconnaît André Summermatter. Mais ce n’est de loin pas une solution applicable partout.»
La politique agricole 2014-17 a redonné de l’intérêt pour l’estivage, et c’est tant mieux, affirme le conseiller valaisan. «Il y a un risque réel que les éleveurs renoncent à alper leur bétail ou se concentrent dans les zones les plus faciles d’accès, provoquant le reboisement des pâturages excentrés.»


Pays-d’Enhaut
«Maintenir en état nos chalets garantit leur exploitation»

La famille Ludi, à Château-d’Œx, exploite sept chalets d’alpage entre mai et octobre, situés entre 1100 et 1800 mètres d’altitude. Le nécessaire entretien des bâtiments est pour eux gage de bonne santé de leur exploitation.

Impossible de rater le chalet flambant neuf de Beviau, situé sur le flanc ouest du Vanil-Noir, à 1570 mètres d’altitude, que la soixantaine de vaches laitières de la famille Ludi s’apprêtent à inaugurer. «Parmi notre train d’alpage, Beviau était le dernier à ne pas être équipé d’une traite directe», explique Toni Ludi, qui exploite en famille un domaine à Château-d’Œx (VD) et alpe vaches et génisses de mai à octobre pour la fabrication de l’étivaz AOP. Beviau est l’un des sept chalets qui accueilleront du bétail pendant la saison. Il vient de voir son écurie totalement refaite: couloir adapté à la mécanisation de la sortie du fumier, logettes agrandies pour le confort des vaches, installation d’une douche, etc. Le bâtiment a été rallongé, élargi et rehaussé pour près d’un demi-million de francs. Et tant pis si les vaches n’y passent que cinq semaines tout au plus par an. «Il faudra
y fabriquer le fromage pendant les vingt prochaines années pour amortir ces travaux»,reconnaît tout sourire Vincent Ludi. Pour ce jeune paysan, comme pour son père, l’entretien des chalets d’alpage fait partie des investissements réguliers à consentir pour le bon fonctionnement de l’exploitation. «Soyons francs. Si on ne refait pas ces chalets d’altitude, on finira par ne plus y aller», confie Toni Ludi. Or l’alpage, pour sa famille, est une tradition, ainsi qu’une nécessité économique. D’octobre à mai, Toni et ses enfants livrent leur lait à l’industrie, à un prix qui ne couvre de loin pas leurs frais de production. Autant dire que la montée à l’alpage le printemps venu, qui correspond au début de la fabrication, est attendue avec impatience. «Vu la topographie du Pays-d’Enhaut, on n’a d’autre choix de que de changer régulièrement nos vaches d’alpage.» Outre les 142 pâquiers normaux à entretenir entre 1160 et 1800 mètres d’altitude, il faut assurer la pérennité des installations de transformation, des charpentes ou des accès des sept chalets. «Mon oncle et mon père se sont toujours investis pour soigner ce patrimoine bâti, effectuant des réparations et améliorations régulières pour le confort des animaux et la qualité de vie des alpagistes. Ils m’ont transmis une exploitation en ordre, je ne me vois pas agir autrement!» À peine Beviau inauguré, les Ludi projettent déjà les prochains chantiers: «On va réaménager la route pour accéder au Beviau. Et puis, aussi refaire les toits des chalets à modzons. L’un est foutu, l’autre à aménager pour mieux récupérer l’eau, qui devient rare sur l’alpage concerné.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

Les alpages, ce sont:

4655 km2 d’estivages, soit un tiers de la SAU agricole (11% de la superficie du pays).
Environ 100’000 vaches laitières,
35’000 vaches mères, 180’000 génisses.
17’000 alpagistes passent l’été à la montagne sur 7000 exploitations d’alpage, qui réalisent 280 millions de francs de revenu, soit 11% du revenu des exploitations agricoles en Suisse.
38% des exploitations d’alpages emploient du personnel.

+ D’infos www.alpfutur.ch; www.alpwirtschaft.ch