L’ouverture des rivières est une histoire de jeunesse et d’amitié

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L’ouverture des rivières est une histoire de jeunesse et d’amitié

Dimanche 5 mars, les pêcheurs romands se sont tous retrouvés au bord des cours d’eau pour la traditionnelle ouverture de la saison de pêche en rivière. Nous avons suivi la journée de trois ados sur les rives du Rhône.

L’ouverture des rivières est une histoire de jeunesse et d’amitié

L’ouverture de la pêche en rivière, dimanche 5 mars, m’a offert une sacrée journée de bonheur. Et pourtant je n’ai pas pêché. Le truc, c’est que je suis parti avec trois ados et du coup je me suis retrouvé dans trois mondes à la fois: la nature, la jeunesse, la pêche et ses attentes, ses frustrations, ses mystères. Théo n’avait jamais pêché en rivière, il a pris un permis à dix balles – bravo, vraiment, le canton de Vaud, les prix accessibles, c’est un bon encouragement pour pousser les jeunes à la découverte! Donc Théo, Louis, Maël, 15 ans chacun, en cette adolescence qui fleurit, qui explose, qui rit de tout, ont débarqué le matin au Grand-Canal. Eau claire, impatience, bouchons rouges et jaunes qui filent dans l’eau transparente. Moi je les ai laissés et j’ai filé vers les amples courants du Rhône, à la Mêlée, endroit historique où la Grande-Eau descendue des Diablerets se glisse dans le Rhône. Oui le lieu est historique, car ici se prennent de grosses et longues truites depuis toujours.

C’est toujours un jour de fête
Il y a quelques décennies, l’ouverture du Rhône se faisait le 1er janvier, et l’on croisait sur les galets et le sable des berges, côté vaudois et côté valaisan, des pêcheurs qui venaient d’abord pour le feu, la marmite de soupe aux pois, les saucisses grillées. Je me suis cru revenu en arrière dans le temps quand j’ai découvert le campement de quelques amis qui recevaient dans la figure d’un côté le courant froid venu du Valais, de l’autre la chaleur de leur feu magnifique. Forcément, j’ai papoté avec eux, ils m’ont proposé un verre que j’ai poliment décliné, car dans la fraîcheur et l’effervescence de l’ouverture, un verre suffit pour me faire tourner la tête. Merci quand même, messieurs, j’ai senti auprès des flammes flotter la solidarité éternelle d’une certaine catégorie de pêcheurs.
D’autres sont plus récalcitrants au contact, mais là, le jeune Max Gallo, haut comme une truite de mesure tenue verticalement, m’a offert son sourire épatant. Il m’a aussi raconté comment il avait, dans le Rhône qui coulait derrière lui, pêché «dans sa jeunesse!» une truite de trois beaux kilos. Dimitri Di Francesco, d’Épalinges (VD), Jean-Marc Roulet, de Gimel (VD), Gaetano Gala, de Lausanne, et Christophe Chauchon, de Bulle (FR), m’ont évoqué les belles prises de leur vie de pêcheurs chevronnés. Huit kilos pour Christophe, 80 centimètres pour Jean-Marc, etc. Christophe Chauchon m’a impressionné, car il passait, avec ses cuissardes et «des chaussettes très chaudes» de longues minutes dans l’eau qui montait jusqu’à la moitié de ses cuisses. Cuiller, leurre, ver de terre, il a essayé plusieurs appâts avec une patience joviale et communicative, assurant que «si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera un autre jour». Au-dessus de lui, les Dents-du-Midi enneigées semblaient saluer ce courageux gaillard qui m’a raconté quelle allure avait sa truite de 8 kilos dans les assiettes: «J’ai levé les filets, puis je les ai fumés, c’était juste sublime!»

En l’honneur de Raymond
Une heure près du Rhône, le temps d’apercevoir un autre feu qui était si dodu qu’il aurait pu réchauffer les eaux voisines de la Grande-Eau, et je suis reparti auprès de mes chers adolescents. Pas une touche, rien. Baptiste, un jeune mais vieil habitué des eaux légères du canal, m’a montré juste avant sa fario de 50 centimètres. Joli. Les trois gars, j’ai adoré ça, étaient de belle humeur malgré l’absence de touches, avouaient un appétit naissant, alors ils ont dévoré les sandwiches préparés avant l’aube. Le goût du sandwich à la pêche est incomparable. Deux gars en route en Valais m’ont appelé au téléphone: rien de leur côté. Objectif Gryonne. Louis en a pris une sombre et vigousse à la cuiller, les autres ont applaudi. Il me semble qu’il y a moins de jalousie chez les jeunes que chez les vieux barbons. Mais pas sûr. Plus tard, Maël en a levé une vive et jaune dans un torrent de la région dont je tairai le nom car je l’aime trop. Avant, il avait attrapé une petite fario de 12 centimètres qu’il a baptisée Raymond avant de la relâcher, en hommage à Raymond Burki, le merveilleux dessinateur décédé en décembre, avec qui il pêchait souvent.

La truite mérite acclamation
Je vous l’ai dit, Théo n’avait jamais ferré une truite, et il me semblait en être un peu attristé, quand sous la dernière cascade de la journée, dans la montagne naissante, il a déposé sur le talus une fario de 26 cm, jaune, sous les acclamations, les sourires, les vagues d’amitié de ses deux amis. Merci les ados pour votre fraîcheur de torrent, nous referons une balade de ce genre. Quand il est rentré chez lui, Théo tenait dans sa main sa truite comme on pourrait tenir une pépite, et les deux potes le regardaient avec tendresse. Si je vous dis que j’étais heureux, vous me croyez?

Texte(s): Philippe Dubath
Photo(s): Philippe Dubath

Paroles de gardes-pêche

Alexandre Cavin et Louis Anex sont gardes-pêche du canton de Vaud, ils commentent cette ouverture 2017. Alexandre Cavin œuvre dans la circonscription 4, Cossonay-Échallens: «L’ouverture n’a pas été facile, comme souvent. L’eau est encore froide, les poissons sont peu actifs, ce qui n’a pas empêché certains pêcheurs de prendre plusieurs truites. Les anciens disent qu’il faut que les feuilles des arbres soient dehors et que les grenouilles aient entamé leur migration pour que les truites se mettent vraiment en mouvement. Ensuite, quand les eaux seront trop chaudes, 18 à 20 degrés, au cœur de l’été, les poissons retomberont dans une sorte de léthargie pour économiser l’oxygène.»
Louis Anex s’active dans la circonscription 9, Aigle et Pays-d’Enhaut: «Notre rôle, c’est de voir comment les pêcheurs se comportent et comment les poissons sauvages abordent le printemps, après ces mois sans eau. Ouverture moyenne au lac de Rossinière où M. Cardoso, d’Assens, a sorti la plus jolie truite du jour, 43 cm. J’ai été étonné de constater qu’au Grand-Canal, peu de truites que nous avions mises à l’eau les jours précédents ont été sorties. Au niveau des contrôles, le point le plus sensible reste l’obligation de pêcher sans ardillon sur l’hameçon. Chaque année, nous devons signaler des gens qui oublient de l’écraser…»