«L’ouverture des marchés ne menace pas l’avenir de l’agriculture suisse»

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«L’ouverture des marchés ne menace pas l’avenir de l’agriculture suisse»

Et si la Suisse intégrait la plus grande zone de libre-échange du monde? Une étude analyse les conséquences d’un tel scénario pour le monde agricole, entre fortes pressions sur les prix et nouvelles possibilités d’exportation. Interview de l'agronome Jacques Chavaz.

«L’ouverture des marchés ne menace pas l’avenir de l’agriculture suisse»

Imaginons que la Suisse participe au TTIP et intègre une zone d’échange où plus aucune barrière tarifaire ne protégerait notre économie et notre agriculture. Est-ce vraiment réaliste de penser que nos exploitations agricoles seraient concurrentielles face aux Américains et aux Européens?
➤ L’ouverture du marché agricole suisse et l’abolition des droits de douane posent de lourds défis, mais ne constituent pas une menace existentielle. Globalement, on estime que son impact, en l’absence de politique d’accompagnement, provoquerait une diminution de la production agricole de 3 à 4%. Une inéluctable augmentation des importations engendrerait une forte pression sur le secteur du porc et du blé avec des baisses de prix jusqu’à 40-45%. La production de la viande de bœuf et de volaille serait moins affectée (baisse de prix de 25% environ) et le secteur laitier serait peu touché, même si le prix du beurre diminuait. Mais il faut également envisager de nouvelles possibilités d’exportations, notamment fromagères et pour les produits transformés, comme le chocolat et les biscuits, qui modéreront le recul de la production.

Un tel virage ne sonnerait-il pas cependant le glas du paysage agricole helvétique et des structures familiales telles que nous les connaissons aujourd’hui?
➤ Il est clair que sans aucune mesure de compensation, les terres ouvertes consacrées à la culture céréalière reculeraient un peu au bénéfice des herbages et de la production animale. Si le paysage agricole risque donc d’évoluer, on n’assistera cependant pas à une profonde modification des structures de production. Regardez nos voisins français ou autrichiens: ce sont des familles qui exploitent les domaines agricoles, et qui travaillent dans une situation de libre marché depuis des années! L’ouverture des marchés n’est pas nécessairement synonyme d’augmentation de la taille des exploitations. Nos paysans auraient leur carte à jouer en diversifiant leurs activités et en créant de la valeur ajoutée. Ça semble évident que nous n’aurons jamais vocation à produire de l’orge à prix mondial!

Les secteurs arboricoles, viticoles et maraîchers peuvent-ils espérer tirer leur épingle du jeu?
➤ Nous n’avons pas ausculté ces branches en profondeur au cours de notre étude. Mais à première vue, je pense que la viticulture n’aurait pas trop de souci à se faire. Avec la libéralisation du régime des importations, le plus dur est fait. Au niveau des fruits et légumes, la proximité, la fraîcheur et la qualité seraient des atouts de taille. Les filières sont aujourd’hui en place, les distributeurs jouent le jeu. Si le secteur du frais est aujourd’hui protégé par autre chose que des droits de douane, ce sera par contre plus difficile pour les secteurs du congelé et de la conserve de se démarquer. Difficile d’être concurrentiel face à des exploitations allemandes qui produisent des petits pois sur 100 hectares avec de la main-d’œuvre nettement moins payée que chez nous.

Au final, le tableau que vous peignez est loin d’être optimiste. La Suisse n’aurait-elle pas meilleur temps de rester en dehors de ce TTIP?
➤ En restant en dehors de cette zone de libre-échange, la situation serait effectivement pratiquement inchangée pour l’agriculture, dans un premier temps en tout cas. Mais on ne réglerait pas les deux problèmes actuels de la filière: d’une part le tourisme alimentaire grandissant, qui pèse près de 3 milliards de francs. D’autre part, la difficulté de convaincre les industriels de conserver leurs usines en Suisse! Soyons clairs, le différentiel des prix des matières premières entre la Suisse et l’Europe va croître. Jusqu’à quand les fabriques de biscuits et de pâte à gâteau vont-elles rester en Suisse? Si délocalisation il y a, toute la filière en pâtira, à commencer par les producteurs!

On semble avoir le choix entre la peste et le choléra. Pas très réjouissant pour les producteurs qui tirent déjà passablement la langue actuellement…
➤ Il faut sortir de cette perspective du blanc contre noir. Le TTIP, à la différence de l’ALEA dont il a régulièrement été question ces dernières années, n’instaure pas un libre-échange total et brutal. On sait qu’Américains comme Européens veulent des exceptions. La viande, les appellations d’origine sont des sujets ultrasensibles pour nos voisins, et nous profiterions de leurs exigences si nous rejoignions le traité. Par ailleurs, les délais de mise en application seraient de sept ans au moins, ce qui laisserait le temps à la Suisse de se positionner. Enfin, un tel changement nécessite clairement une politique d’accompagnement.

Quelles seraient les mesures à mettre en place, d’après vous?
➤ En premier lieu, il faut des compensations temporaires de perte de revenus, afin d’aider à la transition. Puis des soutiens à la diversification, à l’innovation, à la promotion des ventes. La politique agricole actuelle permettrait de développer ce genre d’outils. Enfin, il faut imaginer un système pour pallier la volatilité des prix, l’un des soucis majeurs des producteurs. La gestion du risque est par exemple l’un des points centraux du Farm Bill, la politique agricole américaine, qui offre aux agriculteurs des prix planchers par culture et leur permet de souscrire une assurance récolte ou chiffre d’affaires. Pourquoi ne pas s’en inspirer?

Quelles sont les clés de la réussite d’un tel changement de paradigme?
➤ Relativisons. Une ouverture des marchés ne serait pas un défi inédit. En 2002, déjà, le passage de la prise en charge à des prix garantis par l’État au système de rétribution à la prestation d’intérêt général constituait un virage conséquent, que la plupart des exploitations ont parfaitement su négocier. On a beaucoup rapproché l’agriculture des citoyens avec une production plus respectueuse de la nature et du bien-être animal. À mes yeux, la clé de la réussite consiste sans aucun doute à miser sur ces atouts et à parier sur la qualité. J’en veux pour preuve la libéralisation du marché des fromages avec l’Europe ou celle du commerce de vin: on ne s’est pas mis pour autant à fabriquer du gouda industriel à 4 fr. 50 le kilo ou à produire des crus vendangés 4 kg/m2 et vendus 2 francs le litre! Au contraire, on a baissé les rendements, diversifié et élaboré des vins de grande qualité. L’ouverture des marchés nous a poussés à faire mieux que les autres. À renforcer notre positionnement sur un segment haut de gamme.
Enfin, il faut améliorer l’efficience de nos filières et, pour les producteurs, penser davantage aux clients. L’agriculture est un élément d’une chaîne de valeur, elle doit être en dialogue avec les autres acteurs.


PORCS

«En cas d’ouverture des marchés, on perdrait la moitié des producteurs»

Si le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) voit le jour et si la Suisse le rejoint, le secteur porcin serait touché de plein fouet. L’étude menée par Jacques Chavaz et Martin Pidoux (voir en page 3) prévoit
en effet une baisse des prix de la viande de porc de près de 50%. Le constat d’Adrian Schütz, gérant de Suisseporcs,
est sans appel. «Pour notre branche, l’ouverture des frontières signifie un manque à gagner de 1500 francs par truie et par an.» La filière s’en ressentirait immédiatement au niveau des effectifs d’animaux engraissés: «J’imagine qu’on ne serait rapidement plus capable de couvrir 95% des besoins des consommateurs suisses en viande de porc, poursuit Adrian Schütz. Peut-être même que seulement 50% de la viande de porc consommée en Suisse serait produite localement!» Une telle dégringolade se ressentirait également sur les éleveurs et les engraisseurs: «Au lieu des 44 000 producteurs que compte actuellement la Suisse, on n’en aurait peut-être plus que la moitié!»
cochonMathias Mauroux est l’un d’eux. À 33 ans, il exploite à Autigny (FR) une exploitation d’une vingtaine d’hectares et possède un atelier de naissage et d’engraissement de porcs. Malgré  les perspectives peu réjouissantes d’un tel scénario, il essaie cependant de relativiser: «Qui dit ouverture des frontières dit – théoriquement – baisse des coûts de production. Le prix baisse de 40 à 45%, mais celui de l’aliment également. Le problème, c’est que ce poste de dépense, qui est le plus important à l’échelle de mon exploitation, ne représente à peine que la moitié de mes coûts de production. Quant aux frais de bâtiment et de main-­d’œuvre, je ne me fais pas d’illusion, ils ne diminueront pas.» Finalement, pour le Fribourgeois, il y aura «moins dans la caisse» à la fin de l’année. «Pourra-t-on continuer à  produire du porc dans ces conditions? Je peux m’imaginer que ce sera possible pour une partie d’entre nous, mais notre qualité de vie va sérieusement en pâtir. Il faudra envisager de diminuer notre rémunération. Mais quand on voit que le prix du porc actuel suffit à peine à se sortir un salaire, ce n’est pas encourageant. Autant dire que des mesures d’accompagnement, des aides d’État semblent inéluctables!»
Autre piste de réflexion, augmenter la taille des élevages et des ateliers d’engraissement. «Mais à voir les souhaits des consommateurs, on s’oriente plutôt en Suisse vers une limitation de la taille des structures», juge Mathias Mauroux. La filière porcine peut-elle espérer se démarquer par la qualité de sa production et le bien-être animal? «Je passerais volontiers mes porcs sur litière paillée, mais le problème, c’est que les niveaux de prix actuels ne sont pas suffisamment incitatifs, déplore le producteur fribourgeois. Le supplément accordé actuellement ne permet pas d’absorber la différence au niveau des coûts de production. Je ne pense pas que cette situation changerait avec un TTIP.» À moins que la Suisse ne parvienne à placer des produits bouchers et charcutiers sur des marchés d’exportation, ce à quoi Adrian Schütz peine à croire. «On n’a aucune chance de s’en sortir dans le secteur de la viande fraîche. Concernant les spécialités, comme la viande des Grisons et la charcuterie du Valais, elles ont effectivement un petit potentiel, mais elles ne représentent que 10% des volumes de viande!»


PRODUCTION VEGETALE

«On signe l’arrêt de mort des céréales fourragères»

À en croire l’étude commandée par la CISA, la pression sur les céréales helvétiques sera très forte en cas de TTIP. Dans l’hypothèse où il n’y a pas de mesures d’accompagnement, il faut clairement s’attendre à une baisse des terres ouvertes au profit des herbages et de la production animale, selon les auteurs. «La projection n’est pas réjouissante,  confie Pierre-Yves Perrin, directeur de la Fédération suisse des producteurs de céréales. Je peux tout à fait imaginer  que la production de céréales fourragères disparaisse définitivement du paysage agricole helvétique.» Quant au secteur des céréales panifiables, il bénéficie aujourd’hui d’une protection, par l’intermédiaire des droits  de douane, qui s’élève par année à 83 millions de francs. «Si on les blesupprime, on passe d’un prix de 50 francs les 100 kg de blé à 25 francs. Cela revient à enlever 1500 francs par hectare aux producteurs», poursuit Pierre-Yves Perrin. Mais selon lui, si on enlève les droits de douane, la répercussion sur le prix du kilo de pain ne sera que de 15 à 20 centimes.  «On aura toujours du pain suisse à 4 fr. 20 francs le kilo contre 2 fr. 50 dans le reste de l’Union européenne pour autant que la baisse du prix des matières premières soit effectivement répercutée jusqu’au consommateur.» Pour Pierre-Yves Perrin, le message est clair: «En cas de TTIP, ce n’est pas seulement la production qui est menacée, mais tous les échelon de la filière de transformation, qui n’ont pas les mêmes coûts de production que dans les pays voisins.»
Même son de cloche chez les producteurs. «Une ouverture des marchés signifierait qu’on puisse aussi effectuer des économies, mais c’est illusoire de croire qu’on arrivera à produire pour moitié prix! s’insurge Daniel Dugerdil, céréalier à Satigny (GE). Prenez les semences: elles coûteront toujours aussi cher, car ce sont des semences suisses. Quant aux engrais et aux phytos, on a un réseau de distributeurs et d’intermédiaires tel, en Suisse, que je ne me fais guère d’illusions sur la répercussion de la baisse des prix. Et il ne faut pas oublier le prix des fermages, qui est jusqu’à dix fois plus élevé qu’en France!» Le Genevois ne voit qu’une seule piste d’économie réelle, c’est de faire vieillir son parc de machines. S’il se projette dans ce scénario d’un marché ouvert, l’exploitant genevois ne voit son salut que dans une seule direction: celle du développement de filières locales. «Il n’y a que comme ça qu’on s’en sortira.» L’exploitant s’estime chanceux, de par sa position, à proximité d’un grand centre urbain. «La région genevoise a une politique de favoriser la production locale, et chez les consommateurs, la tendance est claire: ils sont sensibles à la provenance de leur alimentation.» Cependant si une grande différence de prix se creuse en raison d’un TTIP, Daniel Dugerdil sait que la situation pourrait devenir compliquée. Sa surface de 100 hectares, qu’il exploite en association avec un autre agriculteur de Satigny, est consacrée au tournesol, au colza, aux pois protéagineux, au soja et au blé. «Cette diversité, je la conserverai seulement si je parviens à intégrer des circuits courts.» Et Pierre-Yves Perrin de relativiser. « Les filières locales courtes, labellisées comme à Genève, restent des marchés de niche et dépendent d’un bassin de population suffisant avec un pouvoir d’achat relativement élevé; elle ne concernent qu’une petite partie  la production helvétique. Le consommateur achète suisse, oui, en théorie, mais jusqu’à quelle différence de prix est-il prêt à le faire?»


FROMAGES

«Si la Suisse rejoint le TTIP, elle se fait hara-kiri»

Les fromages, notamment le gruyère AOP, seraient, à en croire l’étude de Jacques Chavaz et Martin Pidoux, les grands gagnants d’un TTIP. Ce qui n’est pas franchement l’avis de Philippe Bardet, gérant de l’Interprofession du gruyère AOP. Aux yeux du Fribourgeois, trop de flou règne encore  sur le contenu du TTIP et notamment sur la question  des appellations. «Une chose est sûre. Si la Suisse rejoint le TTIP en l’absence de protection des appellations, elle fait hara-kiri. Il faut bien se rendre compte que, sur cette question de la propriété intellectuelle, il y a une différence culturelle entre l’Europe et les États-Unis. Outre-Atlantique, la défiance par rapport à cette culture de la protection des appellations est bien réelle.  Il existe même un lobby qui se bat pour que les noms comme gruyère ou parmesan deviennent génériques.» Les négociateurs suisses n’auraient-ils justement pas pour tâche gruyere-3508_640de protéger les intérêts  de la filière agroalimentaire en général et du gruyère en particulier? «Honnêtement, je crains que nous ne fassions pas le poids en comparaison avec les intérêts d’autres branches comme la pharma», rétorque Philippe Bardet. Rejoindre un accord de libre-échange avec l’Europe et les États-Unis ne fait pas non plus rêver Gérald Roux, patron de Fromage Gruyère SA, qui exporte pourtant ses meules aux États-Unis depuis de nombreuses années. «La situation que nous connaissons actuellement n’est pas si mauvaise, et ce malgré les quotas d’importation qui nous handicapent quelque peu pour accéder au marché américain, confie l’affineur.
La perspective d’être plus compétitifs aux USA grâce à la disparition des droits de douane est certes réjouissante. Mais le système actuel nous permet déjà d’exporter nos produits de par leur positionnement haut  de gamme.» Gérald Roux confie par contre son inquiétude qu’un TTIP se mette en place sans la Suisse. «Nos concurrents directs, comme le comté, seraient clairement avantagés. Et de citer l’exemple du CETA, l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne, dont la destinée se joue cette semaine, et qui ne serait pas sans conséquence pour l’économie helvétique. «En tant que non-membre de l’UE, on risque tout simplement de subir de nouveaux quotas d’importation sur le marché canadien. Ne sous-estimons donc pas le risque de ne pas rejoindre un éventuel TTIP.» Pour Philippe Reichenbach, producteur de lait de gruyère à La Chaux-de-Fonds (NE), le doute n’est par contre pas permis: on n’aurait plus à perdre qu’à gagner à rejoindre le TTIP. «Il ne faut pas se leurrer, vu nos coûts de production, on ne va pas pouvoir augmenter encore les volumes à l’export, même sans barrières tarifaires! Un TTIP n’y changerait donc rien.» Et de confier son inquiétude quant à l’arrivée en Suisse de produits importés. «Ça va mettre une pression supplémentaire sur nos marchés, qui risque de nous coûter très cher, à nous les producteurs!» Et de rappeler les conséquences de la suppression de la ligne jaune en 2007. «Cela a certes contribué à développer les exportations, mais cela a surtout participé à mettre la pression sur les filières laitières à l’intérieur du pays.» Pour Philippe Reichenbach, l’analyse est simple: «Je ne vois pas comment un TTIP peut améliorer notre situation déjà aujourd’hui délicate. Il ne ferait qu’exacerber nos difficultés.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): DR

De quoi parle-t-on?

Le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP) est en négociation depuis 2013 entre l’UE et les États-Unis. Il vise à l’abandon progressif des taxes douanières et à la suppression des obstacles tarifaires et donnerait naissance à la plus grande zone de libre-échange du monde, avec 835 millions de consommateurs. La Suisse n’a pas voix au chapitre, mais un tel accord ne serait pas sans conséquence pour les filières agroalimentaires. Aussi la Communauté d’intérêts pour le secteur agroalimentaire a-t-elle mandaté Jacques Chavaz et Martin Pidoux, enseignant-chercheur à la Haute École d’agronomie de Zollikofen (BE), pour analyser les conséquences d’un tel accord.
+ D’infos www.igas-cisa.ch

Bio express

Jacques Chavaz 63 ans, a quitté la suppléance de direction de l’Office fédéral de l’agriculture il y a deux ans. Il est aujourd’hui consultant dans le domaine de l’agroalimentaire, de l’économie, de la politique agricole et des relations internationales. Ingénieur agronome de formation, le Fribourgeois est chargé de projet pour l’État de Fribourg, pour la CISA et pour des filières de qualité.