L’hydroculture pourrait révolutionner la production de salades suisses

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L’hydroculture pourrait révolutionner la production de salades suisses

Les premières salades issues de l’hydroponie sont apparues sur les étals de la grande distribution il y a quelques semaines. Comment sont-elles produites? Reportage à Dällikon, chez les Meier, qui fournissent la Coop.

L’hydroculture pourrait révolutionner la production de salades suisses

«Les surfaces agricoles sont un problème, les traitements sont un problème, l’eau est un problème. Bref, cultiver des salades en Suisse devient un problème! Or l’hydroponie est une solution à la raréfaction des ressources, permet de consommer des légumes produits localement, et ce avec un minimum d’intrants chimiques!» Markus Meier a le sens de la formule. De l’innovation aussi. Le maraîcher zurichois est le premier en Suisse à proposer dans le commerce des salades produites en hydroculture.
Dans l’une de ses serres de Dällikon, à 10 km de Zurich, 3000 m2 y sont consacrés depuis le mois de novembre. Sur plus de cent mètres de long, des gouttières sont alignées, à hauteur d’homme, sur une structure métallique. Dans ces chenaux, où les salades sont maintenues dans d’étroits orifices, circule plusieurs fois par heure une solution aqueuse enrichie en nutriments. Un système d’avancement mécanique entraîne le tout à raison de quelques décimètres par jour. À un bout de la serre, une immense cuve de plusieurs milliers de litres alimente en eau et en engrais un
circuit fermé. Impressionnant par sa simplicité, le principe adopté par les frères Meier est également testé ces jours par Patrick Forster, gérant de l’entreprise maraîchère Trachsel, à Oftringen (AG). Quinze ans après la généralisation, en Europe du Nord, de cette technique de production vieille de plusieurs siècles, l’hydroculture débarque enfin en Suisse.

«Un blocage psychologique»
Il y a six ans, Markus Meier revenait enchanté et convaincu d’un voyage professionnel aux Pays-Bas où il découvrait la technologie de l’hydroculture. «Je me suis tout de suite dit qu’il y avait du potentiel chez nous, en Suisse. Mais il a d’abord fallu persuader la grande distribution de l’intérêt et des avantages de cette technologie, ce qui nous a pris des années! On nous répondait que les consommateurs n’étaient tout simplement pas prêts. Et qu’il y avait un blocage psychologique par rapport à la production hors sol.»
Malgré la frilosité de ses acheteurs, le maraîcher zurichois entreprend la construction d’une première unité de production il y a deux ans. Bien lui en a pris. Aujourd’hui, la Coop vient de lancer à grand renfort de publicité les «salades vivantes» produites à Dällikon. Présentées sur les étals zurichois avec leurs mottes de terre emballées dans un plastique, elles ont fait un carton. Quant à la Migros, elle n’est pas en reste. C’est une question de semaines avant qu’elle aussi ne commence la commercialisation de salades produites en hydroponie par Patrick Forster à Oftringen.

Hygiène essentielle
Au fond de la serre longue de 120 mètres, les plantons venus d’Allemagne dans des cubes de substrat attendent d’être disposés sur les gouttières. D’ici six à huit semaines, les laitues seront suffisamment grosses pour être récoltées. C’est justement le cas le jour de notre visite. À l’autre bout de l’installation, deux salariés se saisissent délicatement des salades et de leurs racines avant de les déposer dans des caissettes. Vidés, les canaux de plastique passent ensuite dans une machine afin d’être lavés et désinfectés. «L’hygiène est gage de réussite, précise Markus Meier. Nous y sommes attentifs tout au long de la chaîne.» À commencer par les plantons reçus, qui doivent être d’une qualité irréprochable. «Une fois que la croissance est lancée et que les gouttières avancent, on ne peut plus intervenir sur les plants.» Quant à l’eau qui circule dans les canaux, elle est régulièrement analysée. «C’est en effet le principal vecteur de maladies», poursuit le Zurichois.
La technologie, même si elle a fait ses preuves depuis des années aux Pays-Bas et en Belgique (voir encadré ci-contre), n’est pas si aisée à mettre en place. «Les quantités d’eau, la fréquence des marées, l’inclinaison des gouttières, entre autres, sont des réglages très délicats à trouver, reconnaît Fritz Meier. On découvre, on apprend, on essuie les plâtres… Mais on y croit, ça fonctionne!» La preuve, le premier semi-remorque a quitté Dällikon pour les Coop de la région zurichoise il y a trois semaines. «Nous avons opté pour une salade dite «trio», composée de feuille de chêne, de lollo rouge et de lollo verte. C’est une nouveauté sur le marché helvétique, précise Markus Meier. Cela nous permet de faire connaître la technologie.» Et de renforcer la visibilité de cette salade vendue 2 fr. 20 et qui est censée se conserver plus longtemps en magasin et chez les consommateurs.

Sept fois plus productif
Même s’il n’est pas au bout de ses peines et de ses surprises – en témoigne la boîte à outils ouverte à proximité de la zone de production –, Fritz Meier ne se fait pas prier pour dresser la liste des avantages de la culture en hydroponie. «À l’année, on produit sept fois plus de salades qu’en pleine terre sur la même surface!» L’hydroponie permet certes d’enchaîner les cycles de production plus rapidement, mais également de jouer sur l’espacement des plantes. «Les premières semaines, on serre les plantons à raison de 30/m2, contre 16/m2 en pleine terre.»
Les économies en eau et en engrais sont un autre argument de taille avancé par le Zurichois. «On diminue nos besoins hydriques de plus de la moitié. Quant aux engrais, la solution tourne en circuit fermé. Les racines prélèvent ce dont elles ont besoin et le reste est ensuite conduit à la station. Il n’y a tout simplement plus de perte!» L’hydroponie, synonyme de la fin de la surfertilisation? Julie Ristord, conseillère à l’Office technique maraîcher, approuve. «Elle permet en effet d’optimiser la production sur de nombreux aspects, dont les apports en nutriments, qui sont clairement mieux contrôlés.»
Mais c’est du côté des traitements phytosanitaires que les économies sont les plus tangibles aux yeux de Fritz Meier, qui les estime à 80%. «Sous serre, nous sommes en atmosphère contrôlée. La pression fongique est donc plus aisée à maîtriser»,
affirme le maraîcher. «Grâce au hors-sol, on élimine les sources principales de pathogènes et on n’est pas soumis aux aléas climatiques et aux dépréciations qualitatives des légumes, abonde Julie Ristord. C’est un plus évident par rapport à la culture en pleine terre.»

Encore trop expérimental
Augmenter ses rendements, améliorer la qualité du produit final, le tout en limitant ses coûts de production. Le concept a de quoi séduire tout maraîcher. Pourquoi dès lors n’en voit-on pas davantage adopter l’hydroculture en Suisse? «Le coût est un argument bien souvent rédhibitoire», glisse la conseillère. Le projet des frères Meier a été devisé à environ 400 000 francs. Les Zurichois, qui espèrent amortir l’installation en dix ans, savent qu’ils ont les reins suffisamment solides pour assumer ce risque. Mais d’autres aspects techniques retiennent les maraîchers, dont Roland Stoll, à Yverdon (VD), qui ne manque pourtant pas d’intérêt pour cette technologie. «L’hydroponie ne permet pas de produire toutes les variétés que je souhaiterais», regrette le chef d’entreprise. «En hydroculture, il faut oublier la scarole, la trévise ou le pain de sucre», reconnaît Fritz Meier. Autre difficulté: obtenir une croissance parfaitement homogène des plants, puisque la récolte ne peut pas se faire de façon différenciée. «Il y a encore un côté expérimental de la production qui freine certains producteurs romands», glisse Julie Ristord. «Vu les coûts d’installation, je veux une productivité maximale avec zéro perte. Si j’installe 100 plants dans les gouttières, je veux récupérer 100 plants quelques semaines plus tard», affirme Roland Stoll.

Prochaine étape, l’éclairage
À l’image du Vaudois, la plupart des entreprises maraîchères romandes, si elles n’ont pas encore franchi le pas, réfléchissent sérieusement à se lancer dans l’hydroculture, voire dans des techniques encore plus perfectionnées, comme l’aéroponie (voir encadré ci-dessous). «D’un point de vue technologique, l’étape suivante pour gagner en efficacité, c’est l’éclairage», confie un producteur romand. En prolongeant la durée du jour par un système de leds, on réduit en effet le temps de croissance des salades. «Sous serre, il y a des jours d’hiver où la luminosité est tellement faible qu’elles ne croissent pas. Mais pour l’instant, nos acheteurs ne veulent pas en entendre parler, doutant de l’adhésion des consommateurs. Un peu comme l’hydroculture il y a cinq ans!»
Se pourrait-il que d’ici à quelques années, comme en Belgique ou au Danemark, le marché suisse soit dominé par des salades produites en hydroponie? «Et pourquoi pas! lance Patrick Hecker, jeune chef de culture des frères Meier. Plus besoin de planteuse ni de tracteur, bref, des coûts de mécanisation réduits. Il faut toujours de la main-d’œuvre, mais les conditions de travail sont nettement plus agréables. Plus besoin d’être plié en deux pour les récoltes! Désormais, qu’il vente ou qu’il pleuve, il suffit de tendre la main pour récupérer une salade belle et croquante.»

+ d’infos www.gebruedermeier.ch

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

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Hydroponie: vingt ans de pratique en Belgique
En Belgique, 80% des salades destinées à être vendues fraîches sont produites en hydroponie, selon Jean Maréchal, directeur du Centre interprofessionnel maraîcher de Wallonie. «Voilà une vingtaine d’années que nous pratiquons l’hydroculture de salades en Belgique. C’est l’interdiction du bromure de méthyle pour désinfecter les sols dans les serres qui a favorisé l’essor de cette technique, bien moins gourmande en intrants.»
Grâce à l’hydroculture, les maraîchers belges maîtrisent bien mieux la pression fongique et parasitaire, affirme l’expert. «Nous avons effectué des progrès évidents en réduisant de moitié les produits de traitement. Sans compter que les laitues sont parfaitement propres à la récolte.
Or les Belges sont de plus en plus intéressés à acheter des produits prêts à l’emploi: le secteur de la quatrième gamme explose. L’approbation du consommateur et de la grande distribution n’a pas posé problème.»