Reportage
L’hiver, les paysans de montagne vivent entre l’étable et le télésiège

Un tiers des exploitants suisses exercent une activité annexe, notamment dans les zones de montagne. Reportage dans le val d’Illiez (VS), où nombre de paysans travaillent sur les pistes des Portes-du-Soleil.

L’hiver, les paysans de montagne vivent entre l’étable et le télésiège

Cet après-midi-là, la tempête rugit dans le val d’Illiez. À 1700 m d’altitude, il neige et, malgré les relâches scolaires, il n’y a pas âme qui vive sur les pistes de Champoussin (VS), où les installations ferment les unes après les autres à cause des forts vents. Grégory Perrin, qui officie quotidiennement depuis mi-­décembre au télésiège de la pointe de l’Au, s’apprête à partir plus tôt que d’habitude. «Voyons les choses positivement, je serai plus vite à l’écurie», glisse le jeune homme de 33 ans. Quelques centaines de mètres plus bas, dans la vallée, ses vingt-sept vaches et génisses l’attendent. Avec son père Paul-André, actif quant à lui dans l’équipe des patrouilleurs de la station des Portes-du-Soleil, il exploite un domaine de 31 hectares entre Monthey et Champoussin. À la belle saison, père et fils alpent leur bétail sur l’alpage de Ripaille, au-dessus de Champéry (VS). Là, leur quotidien est rythmé par la fabrication du fromage et les foins. L’hiver, ils passent sans transition de l’étable aux remontées mécaniques.

Des activités complémentaires
Nombre de paysans du val d’Illiez vivent ce rythme exigeant où il faut jongler entre deux emplois. Machiniste, dameur, responsable des canons à neige, secouriste: à Champoussin, un tiers des employés de la station sont des agriculteurs. «Le travail saisonnier en station se cale bien avec notre activité principale, résume Loïc Berod, jeune patrouilleur qui possède avec son amie Mélissa, une quinzaine de vaches d’Hérens, qu’ils alperont cet été au pied de la Dent-Blanche. Mais l’une comme l’autre de nos activités dépendent de la météo. Tant qu’il n’y a pas de neige, la ferme nous procure du travail. Mais sitôt que les vaches sont à l’écurie, nous avons davantage du temps libre en journée. Ce qui coïncide avec l’ouverture des stations.» De novembre à avril, Mélissa et Loïc se lèvent avant 5 h du matin, traient leurs vaches, nourrissent les veaux avant de sauter dans leur jeep. Si Mélissa rejoint l’équipe des remontées mécaniques, Loïc, lui, après s’être équipé d’un détecteur de victimes d’avalanche et d’un sac comprenant trousse de secours, pelle et sonde, part sécuriser le domaine skiable, et, au besoin, déclencher des avalanches préventives à l’aide de pains d’explosif. Un travail éminemment risqué, pour lequel le jeune homme a suivi plusieurs semaines de formation.

Futurs clients dans la barquette
«Les paysans de montagne ont toujours eu plusieurs métiers comme la fabrication de meubles, le bûcheronnage, etc. C’est tout simplement une nécessité économique», rappelle Grégory Perrin, qui a travaillé 177 heures pour le compte des remontées mécaniques ce mois de janvier. Les conditions météo l’ont empêché cependant de faire le nombre d’heures escompté en février, le privant d’un revenu pourtant essentiel pour que lui et son père puissent vivre tous deux de la ferme. «Faute de place à l’étable, notre troupeau est réduit pendant l’hiver, et la quantité de lait coulée ne suffit pas pour dégager deux revenus.» Outre l’apport financier indispensable, les Perrin reconnaissent apprécier la diversité de leur occupation hivernale. «Après la traite du matin, je me réjouis de chausser les skis. Et le soir, revenir à l’étable a quelque chose de très apaisant, surtout après une journée chargée en sauvetages!» L’aspect social compte également beaucoup: «On voit tous les jours du monde et on a une belle équipe de collègues. Mine de rien, ça compte, humainement parlant», confie Paul-André. Et si les journées sont chargées et le rythme soutenu, il y trouve quand même son compte. «J’en profite pour évoquer les réalités du monde agricole, de notre quotidien de paysans de montagne, et aussi notre fromagerie d’alpage. Grâce au sauvetage, je me suis fait une petite clientèle!»

Une organisation sans faille
Il est 17 h 45 quand l’exploitant valaisan troque sa combinaison de ski et son casque rouge de patrouilleur contre une veste d’écurie et une paire de bottes. Dans l’étable, chacun effectue sa tâche en silence. Avant de lancer la machine à traire, Grégory passe en revue ses vaches. «Comme on n’est pas là durant la journée pour surveiller les chaleurs ou détecter d’éventuels problèmes de santé, on est d’autant plus attentifs durant les quelques heures qu’on passe près de nos bêtes», confie Grégory. Loïc Berod, lui, a carrément calé le rythme de son troupeau sur son activité hivernale. «Je m’arrange pour que mes vaches aient vêlé avant le début de la saison de ski, afin de ne pas à avoir à m’inquiéter d’une mise bas qui se passe mal ou d’un veau un peu difficile à mettre en route.» Ce qui n’empêche pas les deux éleveurs de penser à leurs protégées. «On en parle souvent entre nous. Mon angoisse, c’est d’avoir un abreuvoir qui lâche et de retrouver l’étable inondée le soir!»
La journée s’achève enfin pour les Perrin. Tandis que la tempête souffle toujours, Grégory et son père anticipent le travail du lendemain matin, descendant le foin, préparant l’aliment. «Assurer deux emplois du temps nécessite une organisation sans faille. Le travail à la ferme doit absolument être réglé comme du papier à musique», souligne Grégory, qui se réjouit de ses prochains congés pour passer un peu plus de temps auprès de ses bêtes. D’ici deux mois, il redeviendra un paysan à plein temps. «J’aime travailler à l’extérieur de l’exploitation, mais je suis heureux de voir arriver le printemps: sentir la bonne odeur de terre quand on passe la herse à prairie, entendre les sonnailles qu’on a remises aux vaches, et grimper avec elles, à l’alpage, sur nos montagnes.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Mathieu Rod

Questions à...

Jérémie Forney, anthropologue des systèmes agricoles et alimentaires à l’Université de Neuchâtel.
Les activités non agricoles constituent 32% du revenu d’une exploitation en Suisse en 2018, contre 25% il y a quinze ans. La pluriactivité est-elle devenue un mal nécessaire pour le paysan?
Être double actif n’est pas un mal en soi. Selon le type d’agriculture, la saisonnalité des travaux et la taille de l’exploitation, c’est une situation
qui peut pleinement se justifier. Certaines activités hors exploitation ont beaucoup de valeur économique, sociale et personnelle.
Mais à l’heure où les pouvoirs publics et la société exigent des paysans toujours plus de professionnalisme, est-ce un modèle encore viable?
Oui, dans la mesure où ces pluriactifs développent cette organisation de vie afin de rester paysans. C’est une véritable stratégie d’exploitation qui se défend, car elle est au service d’un mode de vie. Même si elle contredit un peu l’idéal professionnel. En revanche, ce qui m’inquiète davantage, c’est la question de la viabilité de l’agriculture en général. Le secteur demeure sous pression économique de manière structurelle et continue. C’est là que subsiste le vrai problème, qu’on soit ou non pluriactif.

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