«Les producteurs se sentent trahis»

Agriculture
Marché du lait
«Les producteurs se sentent trahis»

Un producteur dénonce le non-respect des règles de l’Interprofession du lait, dont il fait les frais, et l’hypocrisie qui règne au sein de la filière. «Terre&Nature» publie ce témoignage, qui illustre le malaise ambiant parmi les producteurs de lait d’industrie en Suisse.

«Les producteurs se sentent trahis»

C’est la goutte qui fait déborder le vase. D’un naturel plutôt calme et posé, Philippe Gruet peine à dissimuler sa colère. C’est une récente interview de Stefan Kohler, directeur de l’Interprofession du lait (IP lait), publiée par Terre&Nature le 12 janvier dernier, qui l’a incité à décrocher son téléphone et à appeler notre rédaction il y a quelques jours. Dans l’article en question, le gérant de l’IP lait affirmait que la segmentation du marché suisse du lait faisait ses preuves malgré la forte pression actuelle du marché et qu’elle participait à la relative stabilité des prix. De quoi donner la nausée au producteur laitier de Sermuz (VD), caissier de sa société de laiterie, qui regroupe dix producteurs et livre 2,8 millions de lait à la fédération Prolait. «Le discours de Stefan Kohler est totalement hypocrite! Non, la segmentation ne fonctionne pas. Non, la transparence ne règne pas. Nous, les producteurs, sommes trompés par un système digne d’une mafia!»

Mis devant le fait accompli
Au cœur du mécontentement de Philippe Gruet: le lait C. Aux yeux du producteur, un flou total règne autour de la gestion de ce lait destiné à être exporté et dont les prix en 2016 sont descendus jusqu’à 20 centimes le litre, venant péjorer son revenu mensuel. «Il y a tout juste un an, nous avons appris que Prolait vendait du lait sur le marché du segment C, sans que cela apparaisse sur nos décomptes. C’est contraire au règlement édicté par l’IP lait. Ce lait C était en réalité compris dans le segment B, faisant du coup baisser son prix. Mais cela n’apparaissait pas clairement sur nos relevés mensuels. C’est une véritable magouille», dénonce Philippe Gruet. Après moult réclamations, les producteurs de Prolait reçoivent à deux reprises un décompte, où apparaît cette fois du lait C, à raison de 20% des quantités livrées, et payé à 20 centimes le litre. Le producteur vaudois est indigné: «Livrer du lait C doit en principe s’effectuer sur une base volontaire pour les producteurs, précise-t-il. Nous étions mis devant le fait accompli. Impossible pour nous de refuser de livrer ce lait, puisque c’était déjà fait!»
Philippe Gruet fait remonter ces manquements à l’IP lait, qui édicte le règlement. Malgré une première réaction, la situation perdure tout au long du printemps 2016. «Prolait ne changeait pas sa manière de calculer nos décomptes. Et il nous était toujours impossible de choisir quel lait livrer, du B ou du C, la distinction n’apparaissant à nouveau plus sur nos décomptes.»

«Pas une sanction!»
Bien décidé à ne pas se laisser marcher sur les pieds, Philippe Gruet questionne son acheteur, relance l’IP lait et monte au créneau lors des différentes assemblées auxquelles il participe. Ses coups de gueule répétés contribuent à faire bouger la filière, qui organise un «sommet du lait» le 28 mai dernier au Gurten (BE). «Ce qui en est ressorti nous a confortés dans nos positions. On y a rappelé l’obligation de transparence, ainsi que la liberté pour le producteur de livrer ou non du lait C. Mais huit mois plus tard, rien n’a pour autant changé dans nos décomptes mensuels», regrette le producteur. L’IP lait a pourtant rappelé à l’ordre la fédération Prolait basée à Yverdon-les-Bains (VD). «Nous avons été mis en copie de ces courriers, où Stefan Kohler reconnaissait que Prolait violait le règlement et ne se conformait pas au système de la segmentation. Il y invitait Prolait à remédier aux manquements. Mais après? Plus rien. Pas une sanction! L’IP lait n’assume pas son rôle. Pis, elle est sourde aux appels des producteurs. Ce système est d’une hypocrisie sans égal», s’emporte Philippe Gruet.

Ni entendu ni défendu
Appelée aux secours, la Fédération des producteurs suisses de lait (PSL) n’a pu apporter son aide aux producteurs, arguant que la gestion de la segmentation n’était pas de son ressort. «L’Union suisse des paysans nous a soutenus, dans la mesure de ses possibilités, poursuit Philippe Gruet. Mais sa légitimité est limitée sur le marché laitier. Quant à l’Office fédéral de l’agriculture, il s’est contenté d’une réponse polie, bottant en touche.» Aujourd’hui, le Vaudois ne se sent ni entendu ni défendu. Pis, il se sent isolé. «Je suis pourtant persuadé que la segmentation peut être une bonne solution. Encore faut-il qu’elle soit appliquée correctement, lance le producteur. Stefan Kohler se targue de disposer d’un outil qui fonctionne bien. C’est de la foutaise. Cela ne fonctionne pas. À ce tarif, on ne peut pas vivre de la production de lait!»
L’agriculteur, qui exploite avec son épouse et son fils un domaine de 38 hectares et possède 55 vaches laitières, connaît bien les arcanes du marché laitier. Il a présidé le groupement des producteurs Elsa dans les années nonante, ainsi que le cercle de producteurs d’Yverdon et environs. «J’ai rejoint Prolait en 2008, parce que j’étais convaincu de la pertinence de regrouper l’offre. Et puis à l’époque, on nous avait fait miroiter la possibilité de vendre du lait à différents acheteurs. Ne pas avoir tous ses œufs dans le même panier semblait rassurant.» Aujourd’hui, la Société de laiterie d’Yverdon songe à changer d’acheteur de lait. Philippe Gruet, lui, envisage même de stopper la production de la

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

De quoi parle-t-on?

Créée en 2009, l’IP lait, qui réunit autour d’une même table producteurs, acheteurs, transformateurs et distributeurs, définit les prix indicatifs sur les différents marchés. La segmentation qu’elle a mise en place est un échelonnement du prix du lait, censé offrir aux producteurs une rémunération plus élevée pour le lait valorisé sur le marché indigène. Ainsi, en janvier, le prix indicatif du lait A est de 65 centimes, le lait B 50,4 centimes et le lait C, également appelé «lait de régulation» ou servant à
désengorger le marché, 30,5 centimes.
 + D’infos www.ip-lait.ch

Questions à...

Éric Jordan, gérant de la fédération Prolait, qui regroupe 1270 producteurs neuchâtelois, vaudois et fribourgeois

En 2016, vous avez été rappelé à l’ordre par l’IP lait quant à vos pratiques de segmentation. Qu’avez-vous changé depuis?
Nous avons trouvé un aménagement et n’avons donc pas été sanctionnés. Prolait ne commercialise désormais plus de lait C. Ces derniers mois, nous nous sommes réorganisés en conséquence et notre prix moyen est finalement assez proche de ceux des autres acheteurs.

Que répondez-vous aux producteurs qui vous accusent de ne toujours pas être transparents?
Qu’ils se trompent de cible. En effet, nous cherchons à fournir à nos producteurs les meilleures conditions possible. Le système de segmentation du marché laitier souffre de graves dysfonctionnements. La liberté de livrer du lait C est en fait un leurre, car chaque organisation procède différemment pour répondre aux exigences de l’IP lait, sans que la problématique des volumes excédentaires soit résolue. Le cas de Prolait est l’arbre qui cache la forêt. Une grande hypocrisie règne autour de cette question. L’IP lait devrait prendre le taureau par les cornes et appliquer des valeurs de référence comme nous le prônons de longue date. Cela permettrait d’être enfin transparent et d’offrir réellement la possibilité de livrer ou non du lait C!

Quel avenir pour Prolait, qui peine à défendre les intérêts de ses producteurs?
Si Prolait et les autres organisations de producteurs n’existaient pas et si tous les producteurs devaient traiter en direct avec les transformateurs, alors le prix moyen payé à ceux qui coulent du lait de centrale ne serait certainement pas plus élevé, au contraire!  Dans le contexte actuel, il est très difficile de faire valoir nos arguments en faveur d’un regroupement de l’offre, et de dégager une majorité dans ce sens. La solution pourrait passer par un rapprochement avec d’autres organisations de producteurs afin de réunir les forces, surtout en matière de commercialisation.