Décrytage
Les premiers œufs suisses issus d’ovosexage arrivent au supermarché

Trouver une alternative à l’élimination des poussins mâles représente un défi éthique pour la filière de l’œuf, sous pression de la part des consommateurs. Une technologie novatrice est actuellement testée.

Les premiers œufs suisses issus d’ovosexage arrivent au supermarché

Plus de 3 millions de poussins mâles sont tués en Suisse chaque année dès l’éclosion: issus de la filière œufs, ils ne sont économiquement pas valorisables par l’engraissement. Bien que la mise à mort ait lieu dans le respect des règles de protection des animaux, la question éthique du bien-fondé de cette pratique se pose. Si plusieurs alternatives plus ou moins satisfaisantes sont à l’étude, le sexage avant l’éclosion semble la piste la plus prometteuse.

Signature hormonale
En grande première en Suisse, des œufs de consommation issus de poules pondeuses soumises à un tel procédé sont disponibles depuis novembre dans deux filiales de Migros (Genève et Zurich) sous le label Respeggt. Le groupe affirme vouloir s’engager à mettre fin à l’abattage des poussins à peine éclos. «En tant que plus grand détaillant de Suisse, il est de notre devoir de donner une impulsion positive à toute la branche en investissant dans une telle démarche», souligne Tristan Cerf, porte-parole du distributeur. Dans cette première phase, ces œufs sont vendus avec un surcoût de 40 ct. par carton de six; actuellement, seule une exploitation basée en Suisse orientale en produit quelque 6500 par jour.

Les poussines d’un jour ont été importées début juin des Pays-Bas où a eu lieu le sexage; GalloSuisse, qui défend les intérêts des producteurs suisses, a donné son accord pour cet essai innovant. En effet, pour être labellisé Suisse Garantie, les œufs sont normalement issus de poulettes qui ont éclos dans notre pays et dont les poules parentales ont été élevées également chez nous. Un 2e lot de 18000 futures pondeuses va être importé en fin d’année; dès juin 2021, toutes les coopératives Migros proposeront donc des emballages indiquant (produit) «sans tuer de poussins mâles», et ce jusqu’à fin 2022.

Ces poulettes sont issues du procédé endocrinologique breveté Seleggt: les œufs sont perforés avec une aiguille fine après neuf jours d’incubation, du liquide allantoïdien étant prélevé pour être examiné à la recherche d’une hormone sexuelle féminine. Par heure, 3600 œufs (un par seconde) peuvent ainsi être sexés de manière automatisée. Les œufs mâles sont ensuite réduits en poudre et utilisés dans la nourriture pour animaux. «Cette méthode est actuellement la seule qui soit applicable à une échelle commerciale», note Vincent Genoud, directeur adjoint chez Lüchinger Schmid SA, une entreprise suisse spécialisée dans la production et le commerce d’œufs, qui gère ce projet conjointement avec Migros. Bien que prometteuse, la technologie Seleggt a cependant encore quelques défauts: environ 5% des œufs identifiés comme femelles donnent en réalité naissance à des coqs – contre 0,1% d’erreur avec le sexage traditionnel à un jour. Pour respecter la philosophie de la méthode, ils sont engraissés pendant 12 semaines avant d’être abattus et valorisés dans la filière viande, avec cependant un rendement moindre. «Ils prennent la place de poulettes, ce qui induit un surcoût lié à leur élevage, relève Vincent Genoud. Sur 18000 places, 900 sont ainsi occupées par des mâles. De plus, les exploitations doivent trier les coqs à l’âge de 12 semaines, avant que les poulettes soient livrées chez les producteurs. Cela engendre un surcroît de travail.»

Un dilemme complexe
Consciente du problème éthique lié aux poussins mâles, la filière suit attentivement l’accueil que les consommateurs réservent aux œufs Respeggt, ainsi que le développement d’alternatives éventuelles. «À terme, importer des poussins d’un jour n’est pas une solution, estime Daniel Würgler, président de GalloSuisse. L’objectif pour la branche serait d’acquérir une installation autorisant le sexage directement en Suisse. Mais lorsqu’on prend en compte l’environnement, l’économie et le bien-être des animaux, il n’existe pour l’heure pas de moyen idéal.» Chaque méthode ayant ses avantages et ses inconvénients, le consommateur doit pouvoir choisir en toute transparence ce qu’il a envie de mettre dans son panier et à quel prix; il dispose déjà de plusieurs alternatives (voir encadré ci-contre). Mais malgré les meilleures intentions, devant l’étalage, le porte-monnaie prime souvent sur l’éthique. «Le mieux serait de pouvoir sexer les œufs au jour zéro, avant leur mise en incubation, observe Ruedi Zweifel, directeur du centre de compétence de l’aviculture Aviforum. Les mâles pourraient ainsi être valorisés. D’énormes moyens de recherche étant investis dans ce domaine, principalement en Allemagne, on peut espérer disposer d’autres technologies dans les années à venir.»

Texte(s): Véronique Curchod
Photo(s): DR

Les alternatives au sexage

Afin d’éviter la mise à mort de poussins mâles d’un jour, il existe actuellement deux solutions qui ne font pas appel au sexage in ovo: l’engraissement des mâles des lignées de ponte et l’utilisation de poules à deux fins. Toutes deux présentent des inconvénients majeurs en termes de rentabilité et d’efficience. De fait, l’élevage de poussins issus de pondeuses nécessite jusqu’à quatre fois plus d’aliments que celui de poussins de races idoines; quant à l’hybride à deux fins Lohmann Dual, si sa performance d’engraissement est meilleure que pour les races purement pondeuses, elle n’est pas pleinement satisfaisante. En production bio, les œufs labellisés Demeter sont issus de poules de souches alternatives dont les poussins mâles sont engraissés – mais qui pondent environ la moitié des œufs d’une poule de ponte ordinaire.

Fixer la limite

Si la technologie Seleggt permet de déterminer le sexe 9 jours après la mise en incubation, d’autres méthodes expérimentales visent une sélection plus précoce, telle la spectroscopie, utilisable après trois jours déjà. Or, la question éthique la plus cruciale est de savoir quand commence la sensibilité nerveuse d’un embryon de poule: en Allemagne, un projet de loi vise non seulement à interdire toute élimination de poussins mâles, mais également d’œufs sexés au-delà du 7e jour (d’un point de vue purement anatomique, la douleur ne peut en effet pas être ressentie jusqu’à ce stade). Cette décision rendrait la méthode Seleggt inutilisable.