NATURE
«Les poissons sont les sentinelles du changement climatique»

La scientifique française Chloé Goulon tente de percer le mystère de la diminution des corégones dans les lacs alpins. La température de l’eau est l’un des facteurs déterminants dans la vie des féras.

«Les poissons sont les sentinelles du changement climatique»

Depuis 2015, les statistiques de pêche dans les lacs alpins montrent que des espèces comme la féra se raréfient. En quatre ans, les prises de ce corégone ont même chuté de 85,6% dans le Léman. Comment expliquer ce phénomène?

➤ C’est la question du moment! Il y a toujours eu des variations naturelles dans les populations de poissons. Le rendement de la perche par exemple est cyclique; il dépend du climat et du cannibalisme. L’omble chevalier se porte quant à lui mieux depuis que le nombre de féras a baissé. La chute de ce corégone, emblème de nos lacs, suscite de grandes inquiétudes, car elle a aussi été constatée dans le lac du Bourget (F) et celui de Neuchâtel. On ne retrouve pas cette espèce plus au sud de la planète. Elle joue un rôle important en régulant le zooplancton. Sa pêche est vitale pour les pêcheurs professionnels. Voilà pourquoi on essaie de déterminer et de hiérarchiser les paramètres influençant son développement.

Quels sont-ils?

➤ Les facteurs climatiques entrent clairement en jeu. Il y a trois hypothèses qui peuvent expliquer ce synchronisme entre les lacs, à commencer par le climat régional. Il se répercute sur la température des plans d’eau. Le changement climatique global agit aussi uniformément sur leur état. En chauffant les eaux, le développement du phytoplancton et du zooplancton – la nourriture de base des poissons – se modifie. La température a également poussé les perches à frayer dix jours plus tôt qu’auparavant. Enfin, les lacs ont souffert d’eutrophisation, soit un phénomène qui a conduit à une désoxygénation de l’eau. Ils semblent s’en remettre de manière similaire.

La qualité de l’eau s’est beaucoup améliorée ces dernières décennies. N’est-ce pas suffisant pour favoriser le développement des poissons?

➤ Dans les années 1970-80, il y avait trop de phosphore dans l’eau, et les lacs, comme le Léman, se sont asphyxiés. Cette situation a favorisé des espèces comme la perche au détriment du corégone. Le manque d’oxygène dans les sédiments, où il dépose ses œufs, lui a été fatal. Avec l’amélioration de la qualité de l’eau, la population de corégones a grimpé en flèche, ce qui est aussi dû à la hausse, en parallèle, de la température des lacs au printemps. Tout juste nées, les larves pouvaient se nourrir de phytoplancton et de zooplancton en suffisance. Cela a débouché sur une période d’abondance de la féra entre 2000 et 2015, avant que les effectifs chutent dramatiquement. Ils restent cependant encore supérieurs à ceux mesurés en période d’eutrophisation. La qualité de l’eau n’est donc pas le seul facteur en jeu.

Les études sur la santé des lacs et de leurs occupants se multiplient, montrant les effets en chaîne du changement climatique sur ces biotopes. N’est-ce pas déjà trop tard pour agir?

➤ Selon les scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, si aucune mesure drastique n’est prise, il sera presque trop tard pour agir. Pendant longtemps, les poissons d’eau douce ont suscité peu d’intérêt auprès des scientifiques, préférant étudier les espèces marines, alors qu’ils sont plus touchés par les changements environnementaux. Les poissons réagissent vite au réchauffement global, car ils sont ectothermes, c’est-à-dire que leur température interne est liée à celle de leur milieu. Ce sont des sentinelles du changement climatique. Une hausse de 1,5 degré en surface peut nuire à la reproduction des féras. Elles ont besoin d’eau froide en hiver et tempérée au printemps. Si l’eau dépasse les 9 degrés sur le littoral, il y aura alors de fortes mortalités chez ce corégone. Dans les scénarios les plus pessimistes, les salmonidés, comme les truites et les ombles chevaliers, disparaîtront des lacs, alors que d’autres espèces s’adapteront. On observe d’ailleurs déjà des féras remontant dans les affluents, comme le Rhône, à la recherche d’eau froide pour frayer. C’est inquiétant de constater à quelle vitesse se produisent ces changements.

La dynamique même des lacs se modifie selon une étude récente de l’Institut fédéral des sciences et technologies aquatiques. Le changement climatique nuirait au processus de brassage de leurs eaux, un facteur clé pour leur santé. Qu’en est-il dans le Léman?

➤ Le dernier brassage entier du Léman remonte à l’hiver 2012, alors qu’auparavant les couches de surface et celles en profondeur se mélangeaient tous les sept ans environ. Sans ce processus, qui permet de réoxygéner l’eau et favorise la remise à disposition des nutriments piégés dans les sédiments, les lacs risquent en effet de mourir peu à peu en profondeur.

Pourtant, chaque année des millions d’alevins sont relâchés dans le Léman pour le repeupler. Des pêcheurs professionnels demandent à ce que cette pratique s’intensifie. Est-ce une solution?

➤ Ça dépend: si les poissons parviennent à se reproduire naturellement, ceux issus de pisciculture entreront en compétition avec les larves sauvages. L’alevinage peut aussi avoir un effet négatif du point de vue génétique. C’est une solution à court terme, et mieux vaut privilégier l’amélioration des conditions environnementales. On ne peut pas gérer un lac comme un étang! Doit-on agir ou laisser faire? C’est une vraie question philosophique, étroitement liée aux décisions politiques.

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Mathieu Rod

De quoi parle-t-on?

La chute est vertigineuse: avec 525 tonnes de poissons capturés en 2019, le rendement global de la pêche dans le Léman a subi une baisse de près d’un quart des prises par rapport à 2018 et de plus de la moitié depuis 2015. C’est la sixième année consécutive que le niveau de pêche s’effondre, relève la Commission internationale de la pêche dans le Léman (Cipel). Les prises de féras ont notamment fortement diminué, sans que l’on puisse déterminer précisément les facteurs en cause. Une légère tendance à la hausse semble toutefois se profiler pour 2020, indique la Cipel.

Bio express

Ingénieure d’études dans l’unité Carrtel (Centre alpin de recherche des réseaux trophiques et écosystèmes limniques) qui explore les milieux aquatiques, de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement à Thonon-les-Bains (F) depuis 2017. Elle étudie les poissons des lacs alpins et travaille en collaboration avec les cantons de Vaud, de Genève et du Valais sur la gestion durable des ressources du Léman. Elle participe en tant qu’experte aux prises de décisions sur le plan de la réglementation de la pêche dans les lacs alpins.