Et si les peuples premiers pouvaient conseiller les forestiers suisses?

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Et si les peuples premiers pouvaient conseiller les forestiers suisses?

La semaine dernière, des représentants de tribus venus du monde entier ont rencontré les forestiers suisses aux portes de Fribourg. Les discussions ont prouvé que technique sylvicole et spiritualité pouvaient aller de pair.

Et si les peuples premiers pouvaient conseiller les forestiers suisses?

Des coiffes en plumes, des tambours et des colliers multicolores… Jeudi dernier, la forêt de Moncor, à Villars-sur-Glâne (FR), avait des airs d’Amazonie. Pour la première fois, plus de 30 représentants de tribus autochtones d’Amérique du Sud, d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie rencontraient des forestiers et des scientifiques à l’occasion d’une journée d’échange organisée par la Société forestière suisse (SFS). Un rendez-vous inédit rendu possible par la tenue, les jours auparavant, de l’événement «Au cœur des Temps» (lire l’encadré ci-dessous).

Sur la scène forestière et dans les bois alentour, les représentants vêtus de leurs tenues traditionnelles parlent plans de gestion, lutte contre les essences invasives et le commerce illégal de bois précieux avec quelques-uns des plus hauts représentants de la foresterie helvétique et des sphères politiques. Un choc des cultures vivifiant entre deux mondes: pour nous autres Helvètes, la forêt revêt une fonction protectrice et productrice de bois. Pour eux, elle est également un lieu de vie et de spiritualité, une source de nourriture et de remèdes.

Des forêts uniques et menacées

Chacun des émissaires témoigne d’une situation et de priorités particulières. Ainsi le Kanak Édouard Ito Waia raconte-t-il son combat pour la forêt sèche de sa Nouvelle-Calédonie natale, disparue à 99%. «L’élevage intensif et l’agriculture ont anéanti cette forêt unique au monde, composée presque exclusivement d’essences endémiques. Nous devons sensibiliser nos jeunes à la richesse de ces biotopes.»

Mihirangi Aotearoa, Maorie de Nouvelle-Zélande, darde un regard noir sur les conifères qui l’entourent: «Les pins, venus de l’étranger, colonisent nos forêts, regrette-t-elle. Nous tentons de freiner ce désastre écologique.» Quant à Ninawá Inú Muni Kui, chef d’une tribu d’Amazonie, il explique d’un ton posé que la préservation des forêts et la promotion d’une agriculture durable vont de pair avec la préservation des savoirs traditionnels.

Alors que ces visiteurs découvrent avec intérêt les forêts suisses – «Elles sont belles, lâche Edouard Ito Waia. Parce que vous avez su préserver les espèces nobles traditionnelles.» –, les Helvètes écoutent attentivement leurs récits. La curiosité des forestiers suisses envers d’autres cultures ne surprend pas Rolf Manser, chef de la division Forêts au sein de l’Office fédéral de l’environnement: «Nos ingénieurs forestiers ont toujours été intéressés par la façon dont d’autres pays gèrent leurs forêts, note-t-il. C’est un peu une tradition chez nous. Beaucoup d’entre eux travaillent dans le cadre de projets d’aide au développement, voyagent et échangent avec des collègues étrangers.»

Cultivant l’ouverture d’esprit et la modestie, les forestiers suisses se sont forgé une réputation de pionniers: «La Suisse mise depuis longtemps sur une sylviculture au plus proche de la nature, ajoute Rolf Manser. C’est une approche qui a fait ses preuves et que l’on nous reconnaît à l’étranger.» Ce savoir-faire qui allie respect de la biodiversité et productivité intéresse particulièrement les autochtones de passage à Fribourg.

Plaidoyer pour la spiritualité

Outre la possibilité de comparer des techniques sylvicoles, les peuples premiers ont eux aussi quelque chose à apporter aux forestiers suisses: leur conception de la nature. «Les Suisses travaillent de manière très efficace sur les plans de gestion, estime Ninawá Inú Muni Kui. Mais ils ont des choses à apprendre sur le plan spirituel.» Rolf Manser abonde dans le sens du chef d’Amazonie: «Les peuples premiers voient les plantes, les animaux et les hommes comme une même entité. Ils considèrent la forêt comme un écosystème dont ils font partie, remercient les arbres avant de les couper… Cela pousse à la réflexion.» Sans surprise, une bonne partie des échanges tourne autour de la dimension spirituelle, point commun entre tous les peuples présents à Fribourg: pour les Surui comme les Kanaks, les Maoris comme les Ashaninka, la forêt est bien plus qu’un lieu de vie. «Nous sommes une part de la forêt et elle est une part de nous», résume Ninawá Inú Muni Kui.

La journée organisée par la SFS n’avait pas pour objectif de déboucher sur des mesures concrètes, mais de créer le dialogue et d’éveiller la curiosité des professionnels de la forêt. Elle aura eu le mérite de délier les langues, en particulier sur la question spirituelle: «Le choix de devenir forestier n’est pas uniquement guidé par des considérations rationnelles, conclut Rolf Manser. Si l’on consacre sa vie à la forêt, c’est qu’elle nous procure de l’émotion.»

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean

Dix jours pour la Terre

Du 8 au 17 mai, l’événement «Au cœur des temps», organisé par les ONG NiceFuture et Aquaverde, a réuni plusieurs dizaines de représentants de peuples premiers en Suisse pour des journées d’échange sur la nature et la spiritualité. Scientifiques, anthropologues, entrepreneurs, agriculteurs et philosophes ont participé à des sessions de réflexion et de travail. Le credo de ce groupement? Face aux défis qui nous attendent, mieux vaut miser sur l’espoir.

Questions à Jean Rosset, président de la Société forestière suisse

Pourquoi organiser cette rencontre entre forestiers et peuples premiers?

Nous vivons une époque où les problématiques qui affectent la forêt ne sont plus d’origine locale, mais mondiale. Toutes les forêts de la planète sont soumises aux mêmes pressions, la santé des unes dépend de celle
des autres. Les peuples qui vivent dans la forêt sont les mieux placés
pour parler de cet environnement.

Qu’ont-ils à apprendre aux professionnels suisses de la forêt?

Ils peuvent nous rappeler comment nous connecter à la nature. Les pays développés comme le nôtre ont tendance à perdre de vue leur lien avec l’environnement. La forêt, qui couvre 30% du territoire suisse, est pourtant une formidable porte d’entrée vers la nature pour la population. À nous autres forestiers de nous en faire les ambassadeurs.

Et les peuples premiers, ont-ils quelque chose à gagner de ces échanges?

En Amazonie comme ailleurs, leur culture est directement liée à la préservation de leur environnement. Pour certaines tribus, faire connaître leur cause est une question de vie ou de mort. Nous devons les aider à conserver leurs modes de vie et leurs traditions.