Enquête
Les munitions plombent la santé des rapaces

Une étude réalisée l’automne dernier montre que le plomb des balles met en péril la santé des rapaces, aigle royal et gypaète barbu en tête. Des solutions existent, mais restent tributaires du bon vouloir des chasseurs.

Les munitions plombent la santé des rapaces

Du plomb dans l’aile: c’est comme si l’expression avait été inventée pour les rapaces alpins. Les résultats alarmants d’une étude mettent en effet en lumière le problème de l’intoxication au plomb dont souffrent les grands volatiles suisses. Désorientation, perte de la vue, stérilité, dysfonctionnement cérébral ou mort, les conséquences de cet empoisonnement sont d’autant plus graves qu’il concerne des espèces dont la plupart sont protégées.
Tout commence avec des tests épisodiques effectués sur des aigles et des gypaètes trouvés dans les Alpes ou morts en captivité, dont certains s’avèrent avoir succombé à un empoisonnement au plomb. Pour en avoir le cœur net, une équipe de chercheurs de la Station ornithologique suisse réalise en 2018 une campagne de prélèvements afin d’étudier le taux de plomb contenu dans l’organisme de certains des plus grands oiseaux du pays: l’aigle royal, le gypaète barbu, le milan royal et le grand corbeau. Le résultat est sans appel: «Une importante proportion des individus – l’étude en comprend plus de 120 – de ces quatre espèces présentent des taux en plomb élevés dans le foie, signes probables d’une absorption récente, ou dans les os, ce qui indique une intoxication plus ancienne, résume Lukas Jenni, coauteur de la recherche et directeur scientifique de la Station ornithologique. Les taux de plomb de l’aigle et du gypaète sont en outre plus élevés qu’ailleurs en Europe ou en Amérique du Nord.»

Oiseaux inégaux face au danger
Mais comment un métal lourd toxique arrive-t-il dans les organes d’un oiseau sauvage? Si les milieux de la science et de la chasse se sont longtemps divisés sur le sujet, le processus est désormais clairement établi: au cœur de la problématique, les munitions utilisées par les chasseurs. «Les fragments de la balle se dispersent autour du point d’impact, le plomb pénétrant dans la chair et les organes internes de l’animal, explique François Biollaz, biologiste et coordinateur du Réseau gypaète Suisse occidentale. En mangeant les entrailles, les os ou des morceaux de viande laissés dans la nature, ou des animaux blessés et non retrouvés, le charognard ingère de minuscules fragments de plomb.» Pas d’empoisonnement immédiat, mais plutôt un processus chronique qui voit le taux de ce métal grimper au fil du temps et des proies ingérées.
L’autre découverte des scientifiques, c’est que les oiseaux ne sont pas égaux devant le plomb. Leur vulnérabilité dépend bien sûr de leur comportement alimentaire, mais aussi de leur organisme. Le plus sensible? Le gypaète barbu. «Parce qu’il est exclusivement charognard, qu’il ne produit pas de pelotes de réjection et que ses sucs gastriques extrêmement acides dissolvent
du moins en partie les particules de métal qu’il absorbe, énumère François Biollaz. S’y ajoute le fait qu’il vit longtemps et peut donc accumuler du plomb sur vingt à trente ans.» Une menace supplémentaire qui plane donc sur ce rapace, dont les effectifs augmentent timidement depuis sa réintroduction, il y a une trentaine d’années.

Pas d’interdiction prévue
Si cette étude l’éclaire d’un jour nouveau, l’impact du plomb sur la faune sauvage est bien connu: «Depuis des décennies, chasseurs et scientifiques ont observé ce que l’on appelle le saturnisme chez les canards, empoisonnés après avoir avalé des plombs avec leur nourriture, note Martin Baumann, suppléant du chef de section Faune sauvage et biodiversité en forêt de l’Office fédéral de l’environnement. En conséquence, l’utilisation de la grenaille en plomb a été interdite en Amérique et en Europe. La Suisse a suivi, par mesure de précaution.»
Dans le monde de la chasse, premier concerné par le problème, on prête une oreille attentive à ces recherches et on est plutôt favorable à une évolution (voir l’encadré). Par contre, la question d’une interdiction pure et simple des balles au plomb n’est pas à l’ordre du jour. «La munition de chasse doit répondre à trois critères: être non toxique pour l’environnement, assurer la mort instantanée du gibier et la sécurité de la personne qui manie l’arme, explique Martin Baumann. Aujourd’hui, des alternatives satisfaisantes existent. On pourrait donc imaginer une interdiction des balles au plomb. En revanche, on ne parvient pas encore à remplacer ce métal dans certains types de grenaille.» Si Martin Baumann confirme que la réglementation de la munition au plomb est un sujet d’actualité au niveau fédéral, seule la chasse aux oiseaux d’eau doit pour l’heure expressément être effectuée au moyen de grenaille sans plomb. Pour tous les autres tirs, la Confédération se limite à des recommandations. Au chapitre des solutions, les auteurs de l’étude de la Station ornithologique suisse évoquent deux pistes: enterrer soigneusement les entrailles des bêtes abattues par les chasseurs – mais ce n’est, d’après eux, pas une garantie suffisante – ou passer aux munitions sans plomb: «La balle est dans le camp des chasseurs et de l’industrie des munitions, dit Lukas Jenni. L’avenir de la chasse est sans plomb.»

+ D’infos www.vogelwarte.ch

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Daniel Aubort

La santé humaine aussi concernée

Les rapaces ne sont pas les seuls à ingérer du plomb: la viande issue de la chasse, en particulier celle du cerf, du sanglier et du chevreuil, peut contenir de faibles doses de ce métal lourd. L’Organisation mondiale de la santé estime qu’une exposition répétée au plomb, même à petites doses, peut endommager les reins chez un adulte. Les risques sont plus importants pour les enfants, au point que l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires recommande aux femmes enceintes et aux enfants de moins de 7 ans d’éviter de consommer cette viande.

Les chasseurs disposés à s’adapter

En l’absence d’une législation contraignante, le passage des balles au plomb à une munition n’entraînant pas de dégâts indirects sur la faune est laissé au libre choix de chaque chasseur. «La tendance est au changement, assure Pascal Pittet, président de Diana romande. Aussi bien chez les chasseurs, sensibles à cette problématique environnementale, que chez les fabricants de munitions: on trouve aujourd’hui des produits tout à fait comparables, aussi bien en termes de performance que de prix.» Reste que l’intention ne suffit pas: changer de type de balle implique de maîtriser la nouvelle balistique de son arme. «Une balle d’acier ou de cuivre est moins lourde qu’une en plomb, ce qui implique une force de pénétration plus faible et nécessite une vitesse plus rapide, souligne Pascal Pittet. Lorsque l’on opte pour un nouveau type de munition, on doit revoir les réglages de son arme, et s’entraîner pour atteindre un niveau de précision irréprochable.»
+ D’infos La Conférence des Services de la faune, de la chasse et de la pêche a publié un document listant des conseils pour le passage à la munition sans plomb: www.kwl-cfp.ch/fr

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