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Terroir
Les marchés reviennent en ville, entre prudence, incertitude et convivialité

Malgré des mesures d’hygiène strictes, les producteurs ont accueilli de nombreux clients sur leur stand. Pour certains d’entre eux qui n’ont pas pratiqué la vente directe durant la crise, la reprise est un grand soulagement.

Les marchés reviennent en ville, entre prudence, incertitude et convivialité

Il est six heures du matin et la bise souffle fort à Yverdon-les-Bains (VD). D’ordinaire peu fréquentés si tôt, les jardins du Théâtre Benno-Besson et la promenade Auguste-Fallet sont les témoins d’une agitation toute particulière: des dizaines de camionnettes tournent en rond pour se garer, tandis que quatre agents de la police du commerce – bombe de peinture et télémètre laser à la main – accourent pour les guider vers leur nouvel emplacement. «Il faut compter dix mètres de distance entre chaque stand. C’est beaucoup d’organisation! Le moment du placement est toujours délicat. Il est difficile de satisfaire tout le monde», lance Virginie Loth-Pereira, essoufflée, en regardant son plan et en répondant aux questions des nouveaux arrivants.

Nous sommes le mardi 12 mai, premier jour de marché dans la Cité thermale. Après deux mois de fermeture en raison du coronavirus, ce rendez-vous reprend ses droits dans un périmètre élargi, afin de permettre une circulation plus fluide des badauds que dans les rues du centre-ville. Si de nombreuses mesures de sécurité ont été instaurées, comme à Genève, Morges (VD) ou Neuchâtel (voir l’encadré ci-dessous), la quarantaine de producteurs habituels ont répondu présent.

«La Municipalité nous a annoncé la reprise il y a une semaine. Hier, on nous a aussi rappelé d’apporter du gel hydroalcoolique. Par contre, je viens d’apprendre qu’on m’avait changé d’emplacement, alors que j’avais le même depuis plus de vingt ans. Mes clients vont-ils me trouver? Les personnes âgées auront-elles envie de venir malgré le virus? Il y a beaucoup d’incertitude», s’interroge Daniel Gachet, agriculteur à Éclépens (VD), tout en déchargeant des cagettes d’asperges.

Habitudes chamboulées

Quelques mètres plus loin, Guillaume et Philippe Pilloud, maraîchers à Belmont-
sur-Yverdon (VD), viennent d’arriver et cherchent des yeux une personne à qui s’adresser. «On est un peu retard, car on avait oublié de prendre la caisse. Après une si longue période sans marché, on perd les bonnes habitudes!» plaisantent-ils. Durant le semi-confinement, père et fils ont mis sur pied un service de livraison, qui leur a permis de fournir une quinzaine de clients par semaine. «Cela fonctionnait bien, mais c’était beaucoup de travail pour peu de revenus. Au marché, il y a entre 100 et 200 personnes en une matinée. Ces deux mois représentent environ 10 000 francs de perte. Nous sommes soulagés de pouvoir reprendre.»

Pour d’autres, en revanche, la fermeture des marchés n’est pas synonyme de déficit, grâce au succès de la vente directe et à la fidélité de la clientèle. David Vulliemin, agriculteur à Pomy (VD), a même profité de cette période pour élargir ses horaires d’ouverture à la ferme. «Nous avons eu deux fois plus de monde que d’habitude! Par contre, nous n’avons pas pu écouler notre marchandise dans les restaurants. Au final, le chiffre d’affaires est resté stable.» La reprise des marchés est-elle tout de même préférable? «C’est beaucoup de chamboulements, car nous nous étions habitués à faire moins de déplacements et à avoir tous les produits sous la main, confie-t-il. Mais le marché reste un moment incontournable que tout le monde apprécie.»

Toucher avec les yeux

Justement, il est huit heures et les premiers clients commencent à circuler entre les étals, bravant le froid des saints de glace, à la rencontre des marchands. Les consignes sont claires: ne pas toucher les produits et attendre d’être servi, en restant derrière des barrières situées à deux mètres des stands. Pour payer, certains commerçants ont mis en place l’application Twint, d’autres des boîtes pour déposer l’argent. Les masques, en revanche, ne sont pas obligatoires. «C’est une ambiance un peu bizarre, mais nécessaire pour pouvoir vivre avec le virus», observe Céline Lupacchino, une cliente de longue date. «J’ai adoré la vente directe, mais je préfère le marché. C’est plus pratique et l’ambiance est conviviale, même aujourd’hui!» sourit Crystel Gubser, une habitante de Grandson (VD), en achetant son pain. Pour Pierre-André Thomann, 79 ans, qui sort pour la première fois de chez lui depuis près de deux mois, les mesures mises en place sont rassurantes. «Les consignes ont l’air bien respectées, je suis confiant. Le marché me manquait beaucoup.»

Quel bilan peut-on tirer de cette première matinée? «Il y a un retour en force de la clientèle traditionnelle et un bon niveau de respect des directives. Cela démontre que l’offre en produits du terroir répond plus que jamais à une attente forte en milieu urbain», constate Amaëlle Champion, cheffe de la police du commerce, qui enverra une équipe sur place tous les mardis et les samedis jusqu’à nouvel ordre. Pour la famille Pilloud, cette journée était aussi une bonne surprise. «On pensait faire un flop, mais on a eu plus de monde que d’habitude, notamment grâce à un emplacement plus central. Croisons les doigts pour que les clients continuent d’affluer! Mais cela dépendra surtout de l’évolution de la pandémie.»

Texte(s): Lila Erard
Photo(s): Thierry Porchet

Le casse-tête lausannois

Plusieurs marchés ont rouvert la semaine dernière, tels que ceux de Genève, Vevey (VD), Morges (VD) et Neuchâtel. En revanche, Lausanne est à la traîne: ses 140 stands ne feront leur retour que samedi prochain, après des semaines d’organisation. «Les mesures de sécurité ont été difficiles à mettre en place. Le charme de nos rues étroites et la concentration des commerces nous désavantagent en cette période de pandémie, explique Pierre-Antoine Hildbrand, municipal chargé de l’Économie et de la Sécurité. Il a fallu faire des choix audacieux pour continuer d’accueillir le marché en ville, comme fermer la rue Centrale aux voitures.» Quelques semaines auparavant, des stands disséminés d’Ouchy à la Sallaz avaient déjà pu prendre place les jours ouvrables. Mais cette configuration n’avait pas fait l’unanimité auprès des chalands. «Nous avons été les derniers au courant, après les médias. De plus, on m’a donné un emplacement en pente, qui n’était pas pratique. Le premier jour, je n’ai fait que la moitié de mon chiffre d’affaires, alors j’ai préféré abandonner. Espérons que la situation s’améliore!» fait remarquer Cédric Rieben, maraîcher à Échandens (VD). À noter que les emplacements seront gratuits cette année.

Et à la campagne?

Si les marchés font leur retour en ville, ce n’est pas le cas dans toutes les localités.
À Domdidier (FR), il ne devrait rouvrir qu’en septembre. Catherine Guerry Jordan, membre du comité d’organisation, considère que cette manifestation mensuelle n’est pas d’utilité publique, contrairement aux marchés hebdomadaires urbains. «Ici, les clients peuvent facilement se rendre à la ferme ou dans les commerces locaux. Cet événement a plutôt vocation à animer le village. Nous préférons attendre un assouplissement des mesures, afin de conserver l’âme chaleureuse et festive de notre marché.»

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