Les forestiers ne connaissent pas le calme après la tempête

Nature
Reportage
Les forestiers ne connaissent pas le calme après la tempête

Au début du mois, la tempête Eleanor a traversé la Suisse, frappant durement les forêts du pays. Les bûcherons sont mis à rude épreuve pour évacuer le bois couché, en particulier dans le Jura bernois.

Les forestiers ne connaissent pas  le calme après la tempête

«Quand on entend le vent souffler, on sait qu’il va y avoir du travail», sourit Pascal Rossé au volant de son tout-terrain qui tressaute sur la route forestière. Depuis la tempête Eleanor qui a frappé la Suisse le 3 janvier, l’entrepreneur de Court (BE) ne compte pas ses heures. Il faut dire que le Jura bernois est l’une des régions qui ont été les plus durement touchées par les vents du début d’année. Bilan? 400 000 m3 de bois couché pour le seul canton de Berne, soit le tiers des dommages à l’échelle suisse. Les 700 hectares de forêts de la bourgeoisie de Court n’ont pas échappé à la tempête.
Devant nous, des silhouettes casquées et vêtues de couleurs vives s’activent entre les troncs. Ce matin, Pascal Rossé a envoyé l’une de ses équipes nettoyer une zone située en lisière de forêt, à deux pas du nouvel axe autoroutier. «Les arbres qui forment la lisière sont en première ligne, explique l’entrepreneur forestier. C’est généralement là que l’on constate les plus lourds dégâts.» Le panorama lui donne raison: entre les arbres restés debout, des dizaines de troncs sont penchés, en équilibre précaire ou tombés au sol. Des conifères pour la plupart qui, feuillage persistant oblige, offrent plus de prise au vent que les autres essences. Les souches renversées dressent leurs racines vers le haut tandis que des troncs rompus laissent apparaître les fibres du bois.

Situation sous haute tension
L’air qui résonne du son des tronçonneuses est saturé d’une odeur de poix et d’essence. Six forestiers travaillent depuis le matin pour sécuriser la zone de chablis, dans des conditions bien éloignées de celles auxquelles ils sont habitués: «Après une tempête, il est extrêmement dangereux de travailler en forêt, explique Pascal Rossé. Il faut composer avec les arbres déjà au sol, et garder à l’esprit que ceux qui sont penchés peuvent tomber à la moindre vibration.» Sans oublier que certains risques sont quasi invisibles: un arbre affaibli peut rester debout plusieurs jours, ou même plusieurs semaines avant de s’effondrer. Pour repérer ces géants fragilisés, les forestiers guettent des signes discrets. Ainsi une fente verticale qui court sur l’écorce, entre un et deux mètres de hauteur, indique-t-elle des dommages internes.
«Attention!» Les tronçonneuses se taisent. Un forestier vérifie que ses collègues sont en lieu sûr et donne le dernier coup de tronçonneuse à un arbre courbé par le vent. Dans un bruissement de branches cassées, le conifère s’effondre avant de rebondir brièvement sur le sol. À peine s’est-il immobilisé qu’il est dépouillé de ses branches, entouré d’un câble et treuillé entre les arbres une trentaine de mètres plus loin.

Le temps presse
Les centaines de milliers de mètres cubes de bois mis à mal par la tempête Eleanor ne devraient pas avoir le même impact sur le marché suisse que les volumes abattus par Lothar en 1999 (voir l’infographie ci-dessus). Mais ce matériau ne fera pas pour autant le bonheur des charpentiers: «Ses fibres étant endommagées, le bois se fend très facilement, note Pascal Rossé. Il ne se prête pas à la fabrication de planches ni de poutres, mais sera réduit en copeaux pour alimenter des chauffages ou confectionner des panneaux de bois aggloméré.»
Pour l’heure, les forestiers ne s’inquiètent pas de l’avenir du bois. Leur priorité? Évacuer les troncs avant que la neige ne recouvre tout. Car des conifères laissés au sol peuvent attirer une menace qui n’a rien à envier à la tempête: le bostryche typographe. Devant l’urgence de la situation, l’entreprise forestière bernoise est contrainte de parer au plus pressé. «Cela nous force à revoir nos plans de coupe. Tant que nous sommes dans les chablis, nous prenons du retard sur le travail prévu.» Pas de précipitation pour autant: la dangerosité des travaux en forêt après le passage d’Eleanor implique d’agir avec circonspection. Entre les troncs, le ballet des tronçonneuses reprend. Il rythmera encore les forêts bernoises pendant des semaines.

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Clément Grandjean

Propriétaires privés prudence!

Les forestiers-bûcherons savent bien à quel point il est dangereux de travailler dans une zone traversée par une tempête. Mais ce n’est pas toujours le cas des propriétaires privés de forêts, qu’ils soient agriculteurs ou non. Afin de réduire les risques d’accident, aux conséquences souvent dramatiques, dans les zones de chablis, les services cantonaux encouragent les personnes concernées à faire appel au garde forestier de leur commune. Certains cantons proposent d’ailleurs d’apporter un soutien financier afin d’aider à l’évacuation du bois tombé, voire au remplacement d’arbres isolés.
+ D’infos www.bafu.admin.ch/fr