Les éleveurs professionnels de chèvres sont à la croisée des chemins

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Les éleveurs professionnels de chèvres sont à la croisée des chemins

L’élevage caprin a le vent en poupe en Suisse. Mais si notre cheptel n’a rien à ­envier à ceux de nos voisins en termes de conformité, ses performances laitières sont à la traîne et la consanguinité menace.

Les éleveurs professionnels de chèvres sont à la croisée des chemins

La Suisse est le pays de la chèvre par excellence. N’est-elle pas le berceau de huit races reconnues? À commencer par la toggenburg et la gessenay, deux laitières qu’on retrouve aux quatre coins de la planète. Mais nul n’est prophète en son pays. Malgré un cheptel en hausse de plus de 40% ces quinze dernières années et une augmentation du nombre d’élevages professionnels notamment en Romandie, ses performances laitières peinent à progresser. Un comble,alors que le marché est demandeur de produits laitiers à base de lait de chèvre!
Une des explications tient dans le fait que la majorité du cheptel caprin (près de 40 000 chèvres en lactation en 2016) est détenue par des éleveurs amateurs. Autrement dit, ils ne vivent pas directement de cette activité et n’ont donc pas les mêmes buts d’élevage que les professionnels, explique Erika Bangerter, de la Fédération suisse d’élevage caprin (FSEC). Cette situation péjore non seulement les résultats laitiers, mais aussi le niveau de la génétique, selon les éleveurs professionnels. Ces derniers aimeraient en effet voir la moyenne laitière de leur troupeau prendre l’ascenseur pour des raisons économiques évidentes. «Les chèvres suisses sont réputées pour leur excellent état sanitaire et pour leur magnifique conformation, mais malheureusement pas pour leurs résultats laitiers», confirme Pierre Schlunegger, agriculteur à Forel-Lavaux (VD) et membre du comité de la FSEC.

Les rois de la conformation
Mamelles hautes, trayons droits, membres solides: les éleveurs suisses ont toujours mis l’accent sur les aspects visibles de leurs animaux, avec le soutien des syndicats d’élevage qui ont parfaitement joué leur rôle de gardien de la pureté des races. «Peut-être trop», reconnaît Nicolas Crottaz. Ce jeune agriculteur sait bien de quoi il parle. Expert pour la FSEC, il élève une centaine de chamoisées à Prévonloup (VD). «Je travaille uniquement avec de la génétique suisse. Je suis même prêt à traverser le pays pour aller chercher un jeune mâle dont l’ascendance me semble intéressante pour mon troupeau» explique-t-il tout en reconnaissant que la génétique étrangère, notamment française, lui apporterait sans doute plus de productivité laitière et de meilleures teneurs en matière grasse et en protéines pour son lait. «Mais je tiens aux standards de la race, qui ne sont pas les mêmes hors de nos frontières. Si une chèvre n’a pas de bonnes mamelles ni de membres solides, alors sa longévité sera moins bonne.» Pour Nicolas Crottaz, persistance laitière et conformation sont liées. Pas question de faire pâturer des chèvres qui possèdent une mamelle trop basse. Il reconnaît néanmoins progresser un peu «à tâtons». «À la différence de l’élevage bovin, nous n’avons pas de programme de testage en Suisse. Impossible donc de savoir ce que vaut réellement tel ou tel reproducteur.»

Le recours à des boucs français
À Gimel (VD), Serge Kursner a opté depuis longtemps pour une solution radicalement différente. «J’importe de la génétique française, via des doses de semences. Pour éviter les risques sanitaires, aucun animal n’entre vivant dans mon élevage.» Les raisons de ce choix? La génétique française lui permet non seulement d’obtenir de bonnes performances laitières, de bénéficier d’une sélection axée de longue date sur les teneurs du lait et le rendement fromager, mais également d’élever de jeunes mâles pour la vente.
En Suisse, l’insémination artificielle est extrêmement peu pratiquée en élevage caprin. «Swissgenetics ne produit plus de doses de semences pour l’élevage caprin depuis les années 2000, faute de rentabilité», regrette le producteur de Gimel. «Le marché est trop restreint pour être intéressant pour nous», confirme Swissgenetics. De son côté, la FSEC incite les éleveurs à ne pas se focaliser uniquement sur les aspects extérieurs, mais aussi sur les performances laitières. «La moyenne annuelle de production tourne autour de 700 kg par chèvre, souligne Pierre Schlunegger. On a donc une marge de progression évidente grâce à une meilleure sélection des mâles, sans pour autant changer nos habitudes d’élevage. Nos chèvres doivent en effet pouvoir être alpées, pâturer, et valoriser du fourrage grossier, bien davantage qu’en France par exemple.» Et l’éleveur vaudois de compter sur l’arrivée d’outils de sélection génétique modernes, comme les valeurs d’élevages et l’informatisation du herd-book, pour accélérer les progrès du cheptel suisse.

La consanguinité inquiète
Si l’amélioration des performances laitières est une thématique qui agite les milieux professionnels, la problématique de la consanguinité rend également les éleveurs soucieux. Nicolas Crottaz l’observe au quotidien: «Ça devient difficile de trouver des boucs issus de pères différents!» Raison pour laquelle la FSEC propose depuis peu un outil en ligne qui permet de calculer le taux de consanguinité lors des plans d’accouplement. «On recommande de rester sous la barre des 6,25, qui correspond à un accouplement entre cousins», explique Erika Bangerter.
«Personnellement, je m’efforce de changer régulièrement d’élevage et de lignée quand je me fournis en nouveaux mâles, indique Nicolas Crottaz. Mais nous avons tous tendance à nous concentrer sur les meilleurs boucs. Et malgré sa progression numérique, le cheptel suisse reste encore relativement restreint.» La FSEC encourage donc les détenteurs de chèvres à élever plus de mâles reproducteurs afin d’élargir le bassin génétique, le choix et donc la qualité des reproducteurs.

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Mathieu Rod

Agenda - journée technique

Proconseil organise une journée technique caprine le vendredi 10 novembre 2017 à Grange-Verney (VD). À noter la participation du directeur de la maison française Capgene. Inscription au tél. 021 614 24 35 ou sur www.prometerre.ch/modules/Cours

La chèvre de demain sera-t-elle motte?

Il semble que l’étau se resserre autour de l’écornage des chevreaux: son interdiction a été récemment évoquée à Berne. «Par chance, la question d’un parlementaire n’a pas été plus loin, explique Pierre Schlunegger. Mais on voit que c’est un thème de société, et qu’il nous faut anticiper.» Pour l’éleveur vaudois, interdire l’écornage, pratiqué dans tous les élevages de taille moyenne, serait une catastrophe. «Si on veut être rationnel et garder un certain nombre de bêtes en stabulation libre, alors on est obligé de les écorner, car la hiérarchie est très forte chez les chèvres. Et avec les cornes, il y a un risque évident de blessures.» C’est justement pour cette raison que l’Autriche, qui avait interdit la pratique de l’écornage, est revenue en arrière, l’autorisant à nouveau. De grands espoirs reposent actuellement sur la recherche. Des chercheurs suisses ont en effet développé un nouveau test génétique permettant de mettre en évidence l’absence de cornes chez la chèvre, faisant donc espérer la possibilité, à l’avenir, de sélectionner des chèvres sans cornes en écartant la problématique de l’intersexualité et de l’infertilité, inhérente jusqu’à présent aux chèvres mottes.