Enquête
Les critiques du public pèsent sur le moral des paysans

De l’élevage aux produits phytosanitaires, l’agriculture fait l’objet de débats de société. Sur le terrain, les paysans font de plus en plus face à des réactions négatives, voire violentes, qui ne les laissent pas indifférents.

Les critiques du public pèsent sur le moral des paysans

«J’étais assis sur le tracteur. J’allais mettre du TMF, un engrais organique autorisé en bio sur une parcelle de blé. À mon passage, le couple de promeneurs qui étaient sur le chemin s’est caché le bas du visage, lui en remontant son col, elle avec son écharpe. Je ne les connaissais pas. On ne s’est même pas parlé.» L’événement peut sembler anodin. Il a considérablement interpellé Damien Poget qui l’avait déjà vécu à plusieurs reprises. «Je me suis dit que le monde agricole avait une bien mauvaise image.» Si le jeune agriculteur vaudois qui exploite des terres à Senarclens témoigne aujourd’hui dans nos colonnes, c’est pour attirer l’attention du grand public sur un phénomène grandissant: arboriculteurs, maraîchers ou éleveurs sont de plus en plus souvent sous le feu de la critique, pris à partie ou tout au moins interpellés au sujet de leurs pratiques. Et cela peut être violent. Début mars, en France voisine, un céréalier a été tabassé sur son tracteur alors qu’il épandait du désherbant. L’incident a déclenché d’innombrables réactions sur internet et révèle un climat de défiance vis-à-vis des agriculteurs (voir l’encadré).

L’agriculture, sujet de société
Quelle est la situation en Suisse? Une chose est certaine: l’activité agricole ne laisse plus indifférent. Dans le secteur de l’élevage, ce ne sont plus seulement les dérives qui sont dénoncées. En prônant carrément l’abolition de l’élevage, les antispécistes remettent en question l’essence même de cette profession. En production végétale, c’est désormais le recours aux pesticides qui est pointé du doigt. «C’est vrai que jusque dans les années 2000, la critique était quasiment inexistante. Elle a pris de l’ampleur ces vingt dernières années, parallèlement à l’industrialisation de l’agriculture et à l’émergence des considérations environnementales. Ces dernières ont sensibilisé les gens aux modes de production de nos aliments, relève Jérémie Forney, ethnologue à l’Université de Neuchâtel. Jadis militants et marginaux, ces discours ont désormais une tribune jusque dans les parlements. En soi, c’est une bonne chose. Mais cet intérêt débouche naturellement sur des questions et des critiques.» Si le public, plus concerné, se montre solidaire du sort des agriculteurs, comme le prouve la votation sur la sécurité alimentaire, il s’interroge également au sujet de leurs pratiques, qui sont désormais passées à la loupe. Parce que ce sont eux qui produisent ce qui finit dans notre assiette et influence notre santé; parce que leur métier se déroule en partie aux yeux de tous et qu’il a un impact sur le paysage. «Depuis les années 1990, la politique agricole elle-même est devenue plus transparente. Le système des paiements directs rémunère des modes de production spécifiques et offre des sujets de débats publics», poursuit l’ethnologue. Il n’en reste pas moins que les techniques agricoles sont de plus en plus pointues et souffrent souvent d’une simplification excessive, notamment dans certains médias ou sur les réseaux sociaux. Mais également en lisière de champs, puisque l’on peut facilement confondre un traitement anodin avec un produit chimique polluant, comme le prouve l’expérience de Damien Poget.

Raccourcis simplistes
Dans le Val-de-Ruz (NE), l’engraisseur de taureaux Stéphane Jeanneret n’a pas été épargné lorsqu’il a lancé son projet d’une halle pouvant accueillir 600 bestiaux. «Les parallèles avec des élevages industriels étrangers m’ont fait du tort. Or rien n’est comparable, ni la grandeur ni les conditions d’élevage des animaux.» Novateur pour certains, démesuré pour d’autres, son projet n’a pas manqué de susciter la polémique. Aux oppositions légales sont venus s’ajouter des actes de vandalisme comme un tag particulièrement violent: «Halle de Coffrane; Auschwitz 2.0?» «Je m’attendais à des réactions, mais là, j’ai été choqué par ces déprédations. Il y a des choses que l’on ne fait pas.» L’agriculteur a déposé une plainte et investi dans une installation de vidéosurveillance.
«Je sais que les gens qui critiquent l’élevage ne changeront pas d’avis, mais les consommateurs doivent garder confiance dans la qualité de la production suisse, qui est l’une des plus exigeantes tant pour le bien-être animal que dans le respect de l’environnement.»
Pour cultiver la confiance plutôt que la méfiance, Stéphane Jeanneret ouvre désormais ses portes à ceux qui le désirent. Et c’est sans doute ce qu’il y a de mieux à faire: renouer un lien direct avec les consommateurs, expliquer comment l’on travaille, parler positivement de son métier. Une démarche pas toujours facile et qui se rajoute aux nombreuses tâches quotidiennes, mais qui peut s’appuyer sur des cours ou des événements mis sur pied par les organisations paysannes comme les visites d’étables ou la journée portes ouvertes du 2 juin prochain. Près de 100 000 visiteurs y sont attendus: une bonne occasion de montrer les réalités d’un agriculteur en Suisse aujourd’hui.

+ D’infos Lire aussi notre coup de fil à l’étranger en page 10 du cahier Les pros de la terre.

Texte(s): Marjorie Born
Photo(s): Francois Wavre-Lundi13 /Claire Muller

Qu’est-ce que l’«agribashing?»

En France, le monde agricole se sent de plus en plus victime d’attaques et de critiques. La contestation à son égard s’est radicalisée, elle a aussi gagné en visibilité dans l’audiovisuel ou sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte, le terme anglais d’agribashing est de plus en plus utilisé. Il correspond au fait d’être victime de dénigrement systématique, tout particulièrement dans les médias et l’espace public. D’où la nécessité pour les agriculteurs de reprendre la main sur leur communication et de recréer des liens avec les consommateurs.

Questions à...

Grégoire Nappey, chef de projet pour Prométerre

  • Pourquoi le cours «Je suis éleveur et j’en suis fier» a-t-il été mis en place par Prométerre?
    Prométerre souhaite proposer aux agriculteurs des outils pour mieux communiquer, expliquer et valoriser leur travail tout en gérant les effets de cette exposition, tant vis-à-vis des citoyens que face aux médias. Après une première date, finalement reportée, le cours reviendra à l’agenda ces prochains mois.
  • Cette démarche répond-elle à une attente?
    La filière de l’élevage, notamment, est bousculée par certaines affaires et par une partie du public qui remet en question jusqu’à la consommation de viande. Les initiatives sur les produits phytosanitaires, en votation l’an prochain, interrogent également la production végétale. On ne peut que saluer le fait que la population s’inquiète de savoir comment les aliments sont produits. Mais il y a un décalage entre ce qui est perçu et les contraintes et réalités de la pratique agricole, qui ne cesse d’innover et de se remettre en question. Les images génèrent beaucoup d’émotions et les réseaux sociaux amplifient l’opposition simpliste entre ce qui est bien et ce qui est mal, sans le recul nécessaire.

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