Les clôtures pour moutons mises à l’épreuve de vraies meutes de loups

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Les clôtures pour moutons mises à l’épreuve de vraies meutes de loups

Des scientifiques d’Agridea ont testé les treillis utilisés par les bergers en les plantant au milieu des enclos de loups en captivité. Ils les ont filmés puis ont décrypté leurs réactions, parfois étonnantes, face aux fils électrifiés.

Les clôtures pour moutons mises à l’épreuve de vraies meutes de loups

L’expérience paraît tellement simple que l’on se demande presque pourquoi elle n’a pas été tentée plus tôt. En début d’année, des membres de la centrale de vulgarisation agricole romande Agridea ont réalisé une étude inédite dans le Parc animalier de Sainte-Croix, en France. Pendant quatre jours, ils ont filmé les enclos où vivent deux meutes de loups, après avoir séparé leur espace avec différentes clôtures électrifiées utilisées par les bergers, sur l’alpage ou en plaine. «D’ordinaire, on s’en sert pour contenir le bétail, non pas pour éviter le passage d’un loup, explique Daniel Mettler, chef du groupe Développement rural à Agridea. On voulait voir comment ces prédateurs réagissent quand ils se retrouvent face à une clôture.»
Leur test a intrigué l’Institut de recherches forestières du Bade-Wurtemberg (D) et celui pour la promotion et la recherche sur les animaux de protection des troupeaux. Tous deux sont devenus partenaires de ce projet pilote international, dirigé pour la partie scientifique par le biologiste suisse Jean-Marc Landry, grand spécialiste européen du loup et de la protection des troupeaux. Il a aussi été porté par le WWF Suisse, le Groupe suisse pour le loup et le canton de Vaud, entre autres.

Incitation par l’estomac
Les scientifiques ont placé de la viande fraîche de l’autre côté des fils, pour inciter les loups – qui n’ont pas été nourris les quatre jours de l’expérience – à agir. «Nous avons planté plusieurs types de fils, à différentes hauteurs, mais aussi utilisé les filets (flexinets), détaille Daniel Mettler. Nous avons ensuite observé ces deux meutes de loups
blancs et gris, de jour comme de nuit, grâce à des pièges photographiques en mode vidéo.»
Grâce à ce travail, les chercheurs ont découvert que les loups ne sautent pas par-dessus les clôtures, même si elle ne fait que 65 cm de haut, une surprise même pour les soigneurs des animaux. Ils préfèrent les longer, la truffe en direction du sol, cherchant une faiblesse dans le rempart se trouvant face à eux. «On a constaté que la majorité des membres des deux meutes ne traversent pas les clôtures. En tout, il y a eu dix-huit passages, poursuit Daniel Mettler. Quand un loup en traverse une, les autres l’observent mais sans le suivre.» Les individus Alpha, soit les meneurs des meutes, ainsi que les plus jeunes sont aussi ceux qui se sont montrés les plus aventureux. Un louveteau est même parvenu à franchir l’obstacle en effectuant un salto étonnant, exploit qu’il n’a réussi à accomplir qu’une fois.

Des fils ou des filets
Pendant le test, la clôture qui a le moins résisté est celle composée de deux fils, placés respectivement à 35 cm et 80 cm du sol, offrant un espace suffisant pour que les grands carnivores, après avoir creusé la terre, s’y faufilent. «On a remarqué que s’ils n’arrivent pas à traverser la clôture, les loups sont frustrés, note Daniel Mettler. Ils se démotivent et partent. Je pense qu’on aurait pu prolonger le test de quelques jours pour voir ce qui se passe.» Les scientifiques pensent que la couleur des filets pourrait aussi influencer leur efficacité. Si en Suisse, la majorité des clôtures sont orange vif, en Allemagne et en Italie, elles sont souvent bleues ou noires, des teintes apparemment plus visibles pour ces prédateurs.
Agridea envisage de poursuivre ses recherches, comme ses partenaires, ravis de prendre part à cette première européenne, voire mondiale. «Ce projet est une amorce vers d’autres travaux. On pourrait le réitérer sur d’autres loups captifs ou le tester en conditions réelles comme en alpage, lance Nicolas Coussi, responsable du fichier loups national au sein de l’association du Parc animalier de Sainte-Croix. Y compris avec le loup italien (Canis lupus italicus), qui est peu présent en captivité en France.» Les deux meutes étudiées auront quant à elles droit à un repos bien mérité. Soumises quand même à un certain stress durant l’expérience, elles ne feront plus l’objet de tests prochainement, et surtout pas durant les mois de février et de mars, période de reproduction.
Après avoir présenté ces premiers résultats en juin en France, Agridea peaufine aujourd’hui une fiche technique avec des conseils tirés des observations faites. Elle sera mise à la disposition des éleveurs, mais aussi des aspirants bergers dans le courant du mois de septembre. Enseignant à l’École d’agriculture valaisanne de Châteauneuf, chargé notamment des apprentis bergers, Jean-Luc Moulin salue la démarche, dont il attend les résultats avec une certaine impatience. Il nuance toutefois la portée de ces données, qu’il prévoit d’inclure dans ses cours. «Il est très important de poser les clôtures dans les règles de l’art, c’est certain, même si elles ne sont pas infaillibles. Mais ces tests ont été réalisés au plat, ce n’est pas facile de les tendre parfaitement quand on est sur les alpages.» Il espère que des tests seront effectués sur d’autres meutes à l’avenir et rappelle que le sujet est sensible, des attaques ayant eu lieu cet été encore. Et que changer d’équipement a aussi un coût non négligeable pour les bergers, à qui ont avait recommandé, en 2013, de se munir de filets plus hauts, ce qui n’est aujourd’hui plus préconisé.

L’exemple des chiens de berger
Jean-François Dupertuis, conseiller agricole à Prométerre, responsable de la surveillance des troupeaux vaudois, prend aussi ces premiers résultats avec des pincettes, même s’il juge l’idée intéressante. «Les conditions qui ont prévalu à ce test ne permettent pas à mon avis de tirer des conclusions suffisamment objectives sur le comportement des loups face à une clôture électrique. Ils sont habitués à attendre leur nourriture et la durée de jeûne était sans doute trop courte pour qu’ils aient suffisamment faim pour prendre des risques.»
Il raconte aussi que les bergers apprennent parfois à leurs chiens à traverser des clôtures, en sautant par-dessus ou en passant entre deux fils. «Les loups qui observent longuement leurs proies potentielles ont ainsi pu voir le comportement des chiens, estime-t-il. Selon certains témoignages, ils ont pu les imiter et traverser les clôtures pour attaquer des moutons.»

+ D’infos www.agridea.ch

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Pascal Paris

Loup blanc ou loup gris?

Deux meutes ont participé à l’expérience, une de loups gris (Canis lupus lupus) et une de loups blancs (Canis lupus arctos). Elles n’ont pas réagi de la même façon. «Les gris sont plus craintifs envers l’homme que les blancs, note Nicolas Coussi, responsable du fichier loups national du parc animalier français. En milieu naturel, de par leurs passés différents, les loups gris sont plus peureux que les loups blancs qui ont une densité de population humaine moins grande sur leur territoire. De plus, les loups sauvages ont cette notion d’apprentissage de la chasse que ceux qui sont captifs n’ont pas, parce qu’ils sont nourris.»

Des conseils simples

En décortiquant les images, les chercheurs ont remarqué que les loups n’essayaient pas de sauter par-dessus la clôture, mais plutôt de passer dessous en creusant. «Si le premier fil est tendu à 25 cm du sol, sans toucher l’herbe, le loup ne passera pas», explique Daniel Mettler. Il conseille de bien tendre les clôtures, afin qu’elles n’offrent aucun point faible aux prédateurs.