Les champions d’imitation de brame du cerf se sont affrontés en Moselle

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Les champions d’imitation de brame du cerf se sont affrontés en Moselle

Que ce soit à l’aide d’un coquillage, d’un tuyau en PVC ou d’une corne, 36 chasseurs venus de toute l’Europe ont rivalisé d’adresse et de ­maîtrise de leurs cordes vocales, samedi dernier en France, pour tenter de décrocher le titre de champion d’imitation du brame de cerf. Reportage.

Les champions d’imitation de brame du cerf se sont affrontés en Moselle

Le ton était donné avant même que les visiteurs franchissent le portail du Parc animalier de Sainte-Croix, samedi dernier à Rhodes (F). Des grognements sortaient des fourrés, inquiétant certains passants persuadés qu’ils émanaient d’ours grincheux en plein duel.
Il n’en était rien: ce jour-là, une trentaine de chasseurs de l’ensemble de l’Europe chauffaient leurs cordes vocales en vue d’une compétition insolite mais néanmoins sérieuse, le Championnat européen de brame du cerf. «De la mi-septembre à la mi-­octobre, cet animal est obnubilé, il ne cherche qu’à se reproduire, explique Clément Leroux, du parc animalier organisant l’événement. Il peut alors perdre jusqu’à un tiers de son poids en seulement quelques semaines.»
Autant dire que les mélodies s’échappant de l’arène de la compétition n’avaient rien de la mélopée romantique. Les râles sont vigoureux, emplis de testostérone, mélange d’envie et de frustration manifeste. Pourtant les cerfs du parc, vivant en semi-­liberté à une centaine de mètres des concurrents, n’en avaient cure. «Hors du rut, ils ne pensent qu’à manger pour gagner de la force, ajoute Clément Leroux. Ils ne répondront pas aux candidats.»

Le risque de la gorge nouée
En début d’après-midi, la pression commence à monter. Les délégations des douze pays participants – dont l’Estonie, la Lettonie, l’Allemagne ou encore la France mais pas la Suisse, aucune fédération de brameurs n’y existant à ce jour – avaient sorti leurs plus beaux atours. Chapeaux en plume, bottes cavalières, veste kaki, broche à l’effigie de leur patron saint Hubert: chaque détail était soigné. Car si la prestation, bien qu’impressionnante, prête à sourire pour le non-initié, le concours n’en est pas moins international. C’est la première fois qu’il se déroulait en France. «J’ai de plus en plus le trac, reconnaît Alfred Bour, l’un des trois participants français, habitant en Moselle et jouant donc à domicile. Lors de ma première compétition, ma gorge était si nouée que j’ai bien cru qu’aucun son n’en sortirait!»
Cela fait vingt ans que cet agriculteur et chasseur dialogue avec les cerfs. Parfois, il leur parle pendant une ou deux heures, aimant leur faire croire qu’il est entouré de biches, les taquinant jusqu’à se faire peur en se retrouvant face à face avec le majestueux animal qu’il est parvenu à berner. L’imitation est une arme pour le chasseur, l’aidant dans sa mission de régulation du cerf. Ce dernier n’est, dans la nature, la proie que de grands prédateurs tels que l’ours ou le loup. Du coup, sa population croît rapidement. En Suisse par exemple, ils étaient en voie d’extinction il y a cent cinquante ans. On en dénombre aujourd’hui plus de 35 000. «L’idée est de parler avec les cerfs, de tenter d’identifier leur âge par exemple, explique Alfred Bour. On arrive ainsi à les leurrer pour les attirer hors du bois. Cela permet d’amadouer les cervidés les plus âgés et d’assurer une meilleure gestion cynégétique de l’animal. Mais si on fait une fausse note, on est tout de suite démasqué!» En automne, après trois semaines de brame intensives, il n’est pas rare que le quadragénaire perde sa voix pendant quelques jours. Qu’importe: communiquer avec ces animaux est son plus grand plaisir. «Un guide de chasse m’a fait découvrir ce savoir-faire le dimanche 28 septembre 1997, je m’en souviens parfaitement. Le lendemain j’y suis retourné et j’ai appelé. Un cerf m’a répondu, j’en ai pleuré. J’étais comme un gamin à Noël.»

Comme des chants corses
Dans sa besace, Alfred Bour se balade toujours avec une demi-douzaine d’appeaux différents. Un cylindre en carton de papier ménage? De l’écorce de bouleau ou un tube PVC? Tout lui sert à taquiner les cerfs, du moment que ça coulisse. «Il faut que les sons que l’on produit soient harmonieux, comme des phrases en quelque sorte, détaille-t-il. On module notre voix, cela ressemble un peu à des chants corses.» Ou parfois, pour le profane, à une éructation maîtrisée d’une étonnante longueur… Si en France l’apprentissage se fait entre initiés, en Pologne, ce savoir-faire séculaire est enseigné dans certaines écoles, afin qu’il ne se perde pas.
Attirés par ces bruits étranges, les visiteurs ne peuvent s’empêcher de sourire, fascinés par cette étonnante prestation. Une fois n’est pas coutume, les chasseurs ne brament pas seuls dans la forêt, mais sur une scène, avec un micro, face au public composé essentiellement de leur famille. Ils ont moins d’une minute pour reproduire les brames de présence et de victoire du cerf à l’aide de leurs appeaux. Les brameurs se succèdent sous un soleil de plomb, dans leur veston en velours. Leur imagination n’a pas de limite! Coquillage, tube en bois, en PVC, corne, tout fonctionne, tant que cela vibre.
Les auditions sont anonymes, chaque concurrent ayant reçu un numéro au préalable. Les applaudissements sont interdits, pour éviter d’influencer les juges, qui les notent à l’aveugle. Issus de huit nations,  assis dans des box dos aux spectateurs, ils les départagent uniquement sur la base des prouesses vocales retransmises en direct dans leur casque. Puis ils brandissent une note de 1 à 6 à bout de bras. Leur verdict fait frémir les connaisseurs, surtout les fan-clubs, critiquant notamment, en chuchotant, la sévérité du juge lituanien. Après près de quatre heures de compétition, les brameurs terminent leur concours. Ils sont éreintés. Presque autant que les cerfs en fin de rut.

+ D’infos www.championnatdebrame.com

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Nicolas de Neve

En chiffres

Le Championnat européen, c’est:
Douze nations avec trois représentants, soit 36 participants.
Huit juges de différents pays.
Deux imitations à réaliser, ici un brame de présence, un autre de victoire (une troisième et une quatrième en cas d’égalité).
Le vainqueur est le Slovaque Jaroslav Mlynarik. Le Français Alfred Bour a terminé à la 14e place.

Mais à quoi sert cette discipline?

L’imitation du brame de cerf n’est pas un délire propre à quelques chasseurs. Il s’agit d’un art ancestral se transmettant de génération en génération dans de nombreux pays européens et étant sûrement aussi pratiqué en Suisse. Que ce soit grâce à leurs seules cordes vocales ou avec un appeau, ces imitateurs tentent de reproduire les cris du cerf afin d’entrer en communication avec lui, l’attirer à eux lors de la saison des amours de la mi-septembre à la mi-octobre. Cela permet de mieux les observer, de les suivre et d’assurer une meilleure gestion de ces animaux. Le Championnat national français aura lieu le 10 septembre 2017 dans le Parc animalier de Sainte-Croix.