Point fort
Les artisans de cosmétiques maison ont dû passer en mode professionnel

Depuis le 1er mai, chaque savon ou baume artisanal doit être doté d’un dossier garantissant l’innocuité, la traçabilité et le dosage de ses composants. Les fabricants ont dépensé une fortune pour se mettre aux normes.

Les artisans de cosmétiques maison ont dû passer en mode professionnel

Un travail titanesque, des nuits passées à remplir des centaines de pages de paperasse et des milliers de francs investis: ces derniers mois, Geneviève Eltschinger a donné de sa personne pour sauver son entreprise de produits cosmétiques naturels et artisanaux Elle d’Ange, basée à Givisiez (FR). «Il fallait que mes produits soient validés à la fin mars, explique-t-elle. C’était une course contre la montre pour éviter que les rayons de mes revendeurs soient vides. Dans le monde de la cosmétique naturelle, la concurrence est rude!»

Ces dernières années, l’offre en savons artisanaux, en shampoings secs et autres baumes a en effet explosé en Suisse. Vendus sur les marchés, dans les boutiques spécialisées ou les épiceries en vrac, ces produits sont devenus très populaires. Pour mettre de l’ordre dans ce secteur ultracompétitif, l’Office fédéral de la santé et des affaires vétérinaires a mis à jour une ordonnance, durcissant les normes de fabrication et d’étiquetage des crèmes et savons maison afin de les aligner sur les standards européens en vigueur (voir l’encadré ci-contre). «Les autorités ont réagi pour assurer la sécurité des consommateurs, ce qui est tout à fait louable, note Magali Freze-Bianchin, fondatrice des cosmétiques Louve Papillon, aux Montets (FR). Utiliser des ingrédients naturels ne signifie pas qu’ils soient inoffensifs! Par contre, on aimerait que les procédures soient simplifiées et surtout moins floues.»

Données très précises à fournir
Depuis trois ans, Magali Freze-Bianchin travaille avec son équipe, comprenant des médecins et des chimistes, sur la certification de ses produits. Son entreprise partage aussi ses expériences avec un réseau de 250 petits fabricants actifs dans ce domaine, les aidant à élaborer leurs dossiers à moindres frais. «Le problème, en s’alignant sur la réglementation européenne, est que l’on satisfait les grandes industries au détriment de l’artisanat local, explique-t-elle. Pour toute la branche – et on parle de milliers d’emplois –, ce changement a été un choc et a engendré une masse de travail phénoménale.»

Il faut en effet monter un dossier d’information de produit (DIP) de 50 à 500 pages pour chaque savon, déodorant ou dentifrice naturel, avec son descriptif, la preuve de son innocuité ou encore sa déclaration de conformité aux bonnes pratiques de fabrication. «J’économise depuis 2017 pour pouvoir payer les frais de laboratoire, ajoute Geneviève Eltschinger. Valider un savon coûte entre 500 et 1500 francs. Autant dire que les artisans qui en créent dans leur cuisine ont mieux fait d’arrêter.»

«Si on devait se lancer maintenant, on ne le ferait pas, complète Olivier Constantin, l’un des fondateurs des cosmétiques Le Skáli de Khatone, à Vétroz (VS), qui avoue avoir dû se serrer la ceinture et piocher dans ses économies pour payer les frais de certification. Nous avons pris en compte les exigences demandées dès la création de notre marque fin 2016. Cette loi permet d’avoir un meilleur contrôle sur la qualité des cosmétiques et, surtout, d’éviter de surdoser les allergènes ou certaines substances présentes dans les matières premières. On doit plus réfléchir en amont avant de sortir de nouveaux produits.»

Certifications coûteuses
Certaines validations d’appellations donnent aussi droit à de véritables passes d’armes avec les autorités. «On refuse par exemple que je mentionne l’action anticellulite sur l’une de mes crèmes ou son effet «peau soyeuse» sous prétexte qu’il s’applique à des principes thérapeutiques et non cosmétiques ce qui est faux, poursuit Geneviève Eltschinger. On trouve quantité de telles crèmes vendues par les grandes marques dans les magasins.» Les huiles utilisées en cosmétique doivent également être certifiées comme les macérats de plantes ou la cire d’abeille. «La plupart des artisans favorisent les circuits courts et s’approvisionnent chez les producteurs locaux, ajoute Magali Freze-Bianchin (voir l’encadré ci-contre). Ces derniers ne peuvent certifier leurs marchandises à chaque fois, le processus étant coûteux. Cette loi les dessert.»

Si quelques artisans ont d’ores et déjà décidé de jeter l’éponge et écoulent leurs stocks sous la forme de cadeaux, ils sont encore nombreux à travailler d’arrache-pied pour tenter de faire certifier leurs produits d’ici l’été. Ils espèrent ainsi pouvoir répondre aux attentes de leurs clients et surtout que la loi s’assouplisse un peu ces prochains mois.

+ D’infos www.cosmetiques-naturels-elledange.com; www.skali.ch; www.louvepapillon.com

Ce que dit la loi

«Le droit sur les produits cosmétiques, inclus dans le droit alimentaire, s’applique à tous les cosmétiques vendus sur le marché suisse, artisanaux ou non», précise Carole Meylan, collaboratrice scientifique à l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). Depuis le 1er mai 2017, de nouvelles exigences légales sont en vigueur afin de les harmoniser avec celles de l’Europe. Un délai de transition de quatre ans, soit au 30 avril 2021, a été accordé, afin de laisser le temps aux fabricants de se mettre en conformité. «Le but est d’assurer la protection de la santé des consommateurs et de s’aligner avec des normes européennes qui sont déjà établies depuis 2009», conclut Carole Meylan. Certains artisans, écoulant leurs produits près de chez eux, pensaient passer entre les gouttes. L’interprétation de l’ordonnance que l’OSAV a diffusée en décembre dernier a douché leurs espoirs. Elle précise qu’un cosmétique distribué uniquement à l’échelle locale n’échappe pas à la règle et doit être doté d’un dossier d’information (DIP). Une seule exception est possible: s’il est vendu de manière sporadique «dans le cadre d’un bazar, d’une fête scolaire ou d’une situation analogue».

+ D’infos www.blv.admin.ch

Paysans et apiculteurs dans l’embarras

Cire d’abeille, huile de tournesol ou de chanvre: il n’est pas rare que des produits locaux entrent dans la composition de cosmétiques. Mais, avec ce changement de loi, ces ingrédients doivent être testés et certifiés avant d’être transformés. «Cela concerne même des huiles alimentaires utilisées dans des savons, c’est absurde, commente Magali Freze-Bianchin, de l’entreprise broyarde Louve Papillon. Au lieu de favoriser le commerce local et une agriculture de qualité, les autorités poussent les artisans à s’approvisionner en cire d’abeille chinoise ou en huile ukrainienne.» François Devenoge, de la Ferme de la Lizerne, à Dizy (VD), se débat ainsi pour certifier son huile de chanvre, aussi prisée en cosmétique que celle d’olive. «Mes clients me demandent des fiches techniques et de sécurité ainsi que la liste des allergènes, mais c’est hypercompliqué de trouver les bons papiers à remplir, explique-t-il. Il incombe au fournisseur de le faire, alors que le chimiste et les laboratoires se renvoient la balle. C’est un peu le serpent qui se mord la queue.» Face à cette situation épineuse, le producteur a décidé de se faire aider par deux de ses acheteurs pour élaborer ces documents le plus rapidement possible, afin de ne pas perdre ce marché de niche sur lequel il a réussi à bien se positionner.