Nature
L’eau pure du Léman est en réalité aussi polluée que celle des océans

Des millions de microparticules de plastique ont été retrouvés dans le Léman par l’association Oceaneye. Depuis neuf ans, celle-ci prélève et analyse des échantillons d’eau du lac, plus ou moins contaminés par ce matériau.

L’eau pure du Léman est en réalité aussi polluée que celle des océans

Cet été, l’association Oceaneye a lancé un pavé dans la mare. Elle a révélé, chiffres à l’appui, que les eaux du Léman contiennent en réalité presque autant de plastique que celles des océans. «Nos mesures montrent que près de 14 millions de particules – d’un diamètre de 1 millimètre à 20 centimètres – flottent à sa surface, relève Pascal Hagmann, directeur de l’association genevoise. À leur échelle, ce niveau équivaut à la pollution mondiale des mers.» Depuis qu’elle a diffusé ces résultats préliminaires, l’association fait face à un tsunami médiatique. «Il y a eu ces derniers mois une phénoménale prise de conscience dans la population face au problème du plastique, se réjouit l’ingénieur. Nous savions depuis longtemps qu’il y en avait dans le Léman, on a simplement voulu appliquer le protocole effectué dans les mers à notre lac, pour pouvoir comparer les données.»
À bord d’un voilier, Oceaneye a donc sillonné il y a quelques mois le Léman prélevant 14 échantillons d’un bout du lac à l’autre. Le contenu des filets, immergés pendant trente minutes le long du bateau, a ensuite été analysé au microscope dans le laboratoire de l’association. Résultat? La concentration moyenne des microplastiques et des mésoplastiques atteint 129 grammes par kilomètre carré, contre 160 en moyenne dans les océans, qui recouvrent 70% de la surface du globe.

Déclic en mer
«J’ai découvert cette problématique lors d’un voyage en bateau en 2009, raconte Pasc al Hagmann. On a alors traversé la zone d’accumulation de débris marins de l’Atlantique Nord. J’ai vu un ou deux déchets, puis j’ai réalisé que j’en apercevais de plus en plus.» Face au nombre de ces détritus flottants non identifiés, il a pensé qu’un cargo avait perdu sa cargaison. Ce n’est qu’une fois de retour sur la terre ferme qu’il a approfondi le sujet, découvrant la notion de «continent de plastique», néanmoins surfaite selon lui. «Mes recherches m’ont effaré, poursuit-il. J’ai contacté des scientifiques, de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer notamment. Ils m’ont clairement dit qu’ils manquaient de données pour mesurer ce phénomène. Ça a été le déclencheur de notre action.»
En 2010, il fonde donc Oceaneye avec le biologiste Gaël Potter. Quatre ans plus tard, ils collaborent avec l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) qui se penche sur la question. Mandatée par l’Office fédéral de l’environnement, l’EPFL étudie alors les eaux du Léman, mais aussi celles des lacs Majeur, de Constance, de Neuchâtel, de Zurich et de Brienz, ainsi que celles du Rhône. Son rapport est sans appel: «Les microplastiques sont présents sur tous les lacs étudiés, plages et surfaces comprises, en quantités considérables. Les concentrations (…) sont souvent supérieures à celles observées dans les océans (…).» Les scientifiques soulignent alors que seuls 20% des plastiques retrouvés sont directement jetés dans l’eau, les 80% restants provenant de décharges, d’égouts et des ordures urbaines.

Une goutte d’eau
Depuis la création d’Oceaneye, plus de 550 échantillons d’eau ont été prélevés dans le monde entier avant d’être analysés à Genève. Ils ont été collectés par une dizaine de voiliers, collaborant bénévolement avec l’association. Sur la carte du monde mise à jour par l’association, les petits points indiquant où les prélèvements ont eu lieu se multiplient. La Méditerranée est constellée de ronds allant du vert au rouge foncé, désignant la teneur en plastique des échantillons. «Ce travail communautaire nous permet de cartographier la pollution plastique et de confirmer ou d’infirmer les modèles de prédiction de dispersion des polluants, indique Pascal Hagmann. Il faut avoir une certaine redondance dans les données pour qu’une tendance se dessine.»
Le travail est titanesque. Ces mesures, réalisées entre la surface et les premiers 15 centimètres d’eau, ne donnent qu’un indice de la teneur réelle en plastique du Léman. «Ce n’est qu’un indicateur, une fraction de la vraie pollution», reconnaît Pascal Hagmann. Deux campagnes de mesures supplémentaires sont prévues ces prochains mois, pour affiner les résultats. La Commission internationale pour la protection des eaux du Léman cherche quant à elle déjà à comprendre les répercussions que ces particules peuvent avoir sur le monde lacustre (voir l’encadré).

+ D’infos www.oceaneye.ch

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Aurélien Bergot/DR

Dans les sédiments... et les poissons?

Dès la publication de la première étude sur la présence de plastiques dans les lacs suisses, en 2014, la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (Cipel) a voulu approfondir le sujet. Elle a mandaté des scientifiques pour étudier non pas la surface du lac, mais ses sédiments, prélevés à différentes profondeurs, jusqu’à 309 mètres. «Ils ont démontré la présence de particules de plastique, explique Audrey Klein, secrétaire générale de la Cipel. Aujourd’hui, on va encore plus loin. On travaille sur les organismes vivants. On souhaite savoir quelle catégorie de plastique peut être assimilée par les poissons.» Est-ce les particules issues de l’usure des pneus sur les routes, lessivées à chaque pluie? Ou les fibres textiles venant des rejets des stations d’épuration? La question reste ouverte, des pistes de traitement des eaux claires pourraient être mises en place estime la Cipel. «Nous nous intéressons aussi à la présence de plastique dans les affluents, poursuit Audrey Klein. Pour l’heure, on se base sur des modèles, pas sur des mesures. On est en train de mettre en place un protocole afin de pouvoir récolter des données sur ce sujet.»
+ D’infos www.cipel.org

Poubelle sur l’eau

Un nouveau dispositif, baptisé Seabin (photo), est immergé dans le lac de Lugano depuis le mois de juillet. Cette «poubelle de la mer», inventée par deux Australiens, filtre l’eau, retenant les particules de plastique qu’elle contient. Elle pompe 25 000 litres par heure et doit être vidée tous les deux jours. Fonctionnant grâce à l’électricité, ces installations sont généralement actives le long des rives ou dans les marinas. Si ce test est concluant, elles pourraient être installées ailleurs en Suisse. Depuis leur création en 2014, ces poubelles ont permis de prélever près de 115 tonnes de plastique, selon leurs créateurs. Il y en a 719 en action autour du globe, dont une soixantaine en Europe.
+ D’infos seabinproject.com

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