Le Valais aura-t-il la peau du loup?

Nature
Nature
Le Valais aura-t-il la peau du loup?

Tandis qu’un loup se promène en Gruyère, les tirs se multiplient en Valais. Le Canton mène aussi un véritable combat politique contre deux autres prédateurs, le lynx et l’ours, auprès de la Berne fédérale. Les citoyens du Vieux-Pays voteront sur le sujet. Une première en Suisse!

Le Valais aura-t-il la peau du loup?

Un grand canidé a été dernièrement observé en Gruyère. Sa présence n’a pas déchaîné les passions. Si ce n’est celle des chasseurs… de scoop. De l’autre côté des Alpes, le combat est plus vif. Depuis 1998, neuf loups ont été abattus légalement en Suisse, dont huit en Valais. Actuellement, un louveteau de la meute qui vit dans la région de l’Augstbord, dans le Haut-Valais, fait l’objet d’une autorisation de tir de régulation. Le 22 décembre déjà, une jeune louve a été abattue par le Service de la chasse, de la pêche et de la faune du canton du Valais au sein de cette même meute. Et pourtant, ce n’est pas encore assez aux yeux de nombre de Valaisans.
Sur le plan politique aussi, on tire à boulets rouges contre les grands prédateurs. Pour la première fois d’ailleurs, la population d’un canton suisse votera sur la question. Une initiative populaire «Pour un canton du Valais sans grands prédateurs» vient d’être déposée avec 9525 signatures alors que 6000 auraient suffi. «Le comité d’initiative s’est formé en automne 2015 et relaie une préoccupation forte et constante du peuple valaisan qui n’accepte pas les incursions des grands prédateurs dans son espace vital. Dans le Haut-Valais, huit alpages ont déjà été abandonnés à cause des attaques du loup. La formation de meutes n’a fait qu’accentuer le problème. Et le projet de révision de la loi fédérale sur la chasse ne réglera pas les choses», relève Guido Walker, président du comité d’initiative. Le biologiste François Biollaz et le professeur Raphaël Arlettaz, membres de Fauna.vs s’interrogent: «Peut-être est-ce effectivement une bonne chose que le peuple valaisan puisse voter sur un tel objet? On saura en effet s’il est aussi décalé du reste de la Suisse que l’on veut bien le faire croire. Les initiants ont une vision étriquée des grands mécanismes naturels. 350 000 Valaisans et 50 000 têtes de gibier ne pourraient-ils donc pas coexister avec quelques dizaines de prédateurs?» Les organisations environnementales, elles, ont décidé de ne pas se prononcer alors que la campagne électorale pour le renouvellement du Conseil d’État bat son plein.

Spécificité cantonale
De tels signaux, le Valais en donne depuis belle lurette. Les arguments? Des conditions économiquement difficiles pour l’agriculture de montagne, une topographie du territoire exiguë et la concurrence que représentent le loup et le lynx pour les chasseurs. De fait, un grand nombre de Valaisans de tous bords se prononcent, publiquement en tous cas, contre les grands prédateurs. Si le cas du lynx y déchaîne moins les passions, c’est parce que ce dernier y est moins présent. Une faible densité dont s’étonnent d’ailleurs les scientifiques. Quant à l’ours, il se cantonne pour l’instant aux Grisons et à la Suisse centrale, qui n’en font pas un enjeu politique, même si des tensions apparaissent ponctuellement. De même, les autres cantons dans lesquels le loup a posé la patte n’ont jamais fait preuve d’autant de combativité à son égard, même si des associations opposées aux grands prédateurs essaiment aux quatre coins de la Suisse.
En Valais, la gestion du loup est une source de tension entre les instances cantonales et fédérales depuis la fin des années nonante. En 1996, les battues organisées par le Service cantonal de la chasse dans l’objectif d’abattre le loup du val Ferret suscitaient la désapprobation du chef de l’Office fédéral de l’environnement, Philippe Roch, et de deux organisations environnementales nationales. Il faut dire que le contexte législatif avait changé une dizaine d’années avant ce retour inopiné du prédateur dans notre pays. En effet, sous la pression des mouvements écologistes, la Suisse ratifiait la Convention de Berne en 1982 et modifiait la loi fédérale sur la chasse en 1986. De nuisible, le loup est passé au statut d’espèce strictement protégée.

Sur la sellette
Depuis bientôt une vingtaine ans, le Valais tente de modifier ce statut de protection auprès de la Berne fédérale, sans parvenir à ses fins. Le Nouvelliste fait état de treize interpellations, douze motions, dix-sept questions, deux postulats et… autant de réponses négatives de la part des sept Sages. En 2010, Jean-René Fournier, conseiller aux États PDC valaisan, déposait une motion demandant la modification ou la dénonciation de la Convention de Berne qui protège le loup en Europe. Sa motion, bien qu’ayant été acceptée par les deux Chambres, n’a jamais été mise en œuvre. À chaque fois, le Conseil fédéral a réaffirmé sa volonté de ne pas classer le loup parmi les espèces pouvant être chassables.
Une initiative cantonale valaisanne a donc été déposée au Parlement fédéral en 2014 par Grégory Logean (UDC), Philippe Nantermod (PLR) et Philipp Matthias Bregy (PDC): «Loup. La récréation est terminée». Le Parlement cantonal valaisan y somme le Conseil fédéral de dénoncer la Convention de Berne avec la possibilité de négocier une nouvelle entrée, mais avec une réserve excluant la protection du loup. Il demande aussi une modification de la législation sur la chasse en Suisse (voir encadré ci-contre), avec l’objectif que le loup puisse être chassé. Courant 2016, cette initiative a été acceptée par le Conseil national par 101 voix contre 83. Le Conseil des États l’avait alors refusée par 26 voix contre 17. Toutefois, fin janvier, sa Commission de l’environnement a demandé formellement «de s’engager au niveau international pour abaisser la protection du prédateur». Vu la pression qu’exercent actuellement tant les deux chambres que le canton de Valais, il se pourrait bien que le statut du loup finisse par être remis en question. Le grand canidé a sans doute le nez qui le démange en ­attendant le verdict.

Texte(s): Marjorie Born
Photo(s): DR/Etat de Fribourg

Bon à savoir

Lynx On fait état d’environ 170 lynx présents principalement au nord-ouest des Alpes et dans le Jura. Dans une moindre mesure en Suisse centrale et en Valais. Sporadiquement au Tessin et dans les Grisons. Statut Convention de Berne: espèce protégée.
Loup 30 à 35 loups vivent actuellement en Suisse, dont un couple dans le canton de Berne et trois meutes, avec reproduction en 2016 dans les cantons des Grisons, du Tessin et du Valais. Statut Convention de Berne: espèce strictement protégée.
Ours Depuis 2006, quinze ours ont été observés en Suisse mais aucun ne s’y est durablement établi.
+ D’infos www.kora.ch

La loi sur la chasse en révision

En 2015, le Parlement adopte la motion Engler qui demande une nouvelle révision de la loi fédérale sur la chasse pour pouvoir réguler les populations de loups dans les limites admises par la Convention de Berne. Le projet de loi est mis en consultation courant 2016. Cette révision doit permettre la régulation de populations de certaines espèces protégées qui sont source de conflits, lorsqu’il y a des risques de dommages importants ou un danger concret pour l’homme, en dépit de mesures de protection. Parmi les nouveautés importantes: une plus grande marge de manœuvre octroyée aux cantons. Par rapport au loup, la loi fait explicitement état d’interventions et non plus seulement du tir d’animaux isolés. Si les organisations environnementales, la Société forestière suisse et le PS rejettent catégoriquement cette révision, elle a été soutenue, dans ses grandes lignes par le PLR, le PBD, l’UDC, Chasse Suisse et l’Union suisse des paysans, qui considèrent qu’il s’agit là d’un premier pas, mais qu’il n’est pas suffisant. En 2017 Le Conseil fédéral soumettra son message et ses nouvelles propositions au Parlement.