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Reportage
Le roi de la Fête des vignerons taille en solitaire

Six mois après la Fête des vignerons, nous sommes allés à la rencontre du roi, Jean-Daniel Berthet, qui, bien loin des fastes et des paillettes, taille pendant les trois mois d’hiver 9 hectares de vigne à Épesses (VD).

Le roi de la Fête des vignerons taille en solitaire

Le 18 juillet dernier, il était acclamé, honoré, admiré. Au milieu de l’arène veveysanne, la tête ceinte d’une couronne, les regards de vingt mille spectateurs et d’encore plus de téléspectateurs braqués sur lui, Jean-Daniel Berthet savourait l’instant. Il venait d’accéder au titre de roi de la Fête des vignerons 2019. Le couronnement, qui lançait officiellement les célébrations, venait de consacrer les six meilleurs tâcherons de la région. La Romandie découvrait alors ce viticulteur à l’allure bonhomme, buste légèrement penché, se balançant d’un pied sur l’autre, peu habitué à rester sur place, mal à l’aise dans ses souliers serrés et trop glissants à son goût.
La Fête et ses honneurs passés, les sollicitations se sont encore succédé tout l’automne. Si bien que ce fils d’une famille d’agriculteurs-vignerons, né à Luins, à La Côte, il y a cinquante-six ans, vient seulement de remiser son costume vert et blanc. La couronne, quant à elle, attend toujours son heure de gloire. «J’ai prévu de lui confectionner une petite vitrine, quand j’aurai un peu de temps.» Mais pour le moment, à Épesses, l’heure est à la taille dans les vignes de la famille Massy, pour qui ce chef vigneron travaille depuis vingt-huit ans.

Le temps de souffler
En ce début d’année, l’herbe y est drue. «Elle est trop verte. Il fait bien chaud pour la saison», s’inquiète-t-il en avançant dans les rangs, en bras de chemise, sécateur à la main. Habituellement, janvier rime avec congés pour Jean-Daniel Berthet. «Mais ces belles journées sont l’occasion de prendre de l’avance à la vigne…» Ses trois collaborateurs ne reprendront le travail que dans quelques jours. Lui a déjà taillé en solitaire un tiers des 9 hectares depuis la mi-décembre, en immense majorité du chasselas.
Pied par pied, sa main calleuse choisit le bois, caresse le cep, devine le canal de sève qu’il faut suivre et protéger. Le vigneron taille court, sévère, «comme il l’a toujours fait», ne laissant que deux yeux sur le courson. «J’aime ce geste clé, qui décide de l’orientation de la liane. C’est un peu comme élever un enfant, lui donner une direction.» Cette action stratégique, qui garantit la pérennité de la souche, il faut la répéter à l’infini, trois mois et demi durant. «Cela n’a rien de lassant, au contraire. La taille est une période agréable, où l’on n’a pas à courir. Le reste de l’année, il faut penser à plein de choses en même temps, régler les problèmes et toujours avoir un coup d’avance.»
Dans cette solitude heureuse et bienvenue après les fastes de l’été, Jean-Daniel Berthet prend donc le temps de souffler, comme le disaient si bien les poèmes de la Fête écrits par Blaise Hofmann. Le roi sourit à cette référence. «À vrai dire, je n’ai pas encore écouté les chants au calme. Mais les musiques résonnent encore dans ma tête!» Quant à la cérémonie du couronnement, enregistrée le 18 juillet sur son poste de télévision, il la regardera enfin, peut-être, un de ces dimanches.

Avec les grives et les renards
Jean-Daniel Berthet le confie sans ambages, le fait d’être noté par la Confrérie des vignerons trois fois par an n’a jamais influé sur sa façon de soigner le vignoble. Et devenir roi n’a jamais été un objectif en soi. «Mon patron et moi, nous nous étions mis d’accord qu’une médaille d’argent lors d’une triennale (voir encadré), ce serait déjà parfait», glisse-t-il en sortant un deuxième sécateur pour achever un cep malade de l’esca, qu’il entoure aussitôt d’un ruban jaune.
Le labeur se poursuit dans le silence. La main posée sur les fils, l’homme s’arrête quelques secondes pour observer une grive, bruyante, qui chasse les corneilles au-dessus du Rio, le ruisseau traversant Épesses. Et cherche des yeux les renards, qui l’accompagnent parfois dans sa solitude, savourant eux aussi le calme et le soleil.
À le voir tellement absorbé par son travail à la vigne, on doute qu’il ait souffert du blues post-Fête des vignerons. «Nous autres viticulteurs avons l’habitude de nous retrouver seuls, au lendemain des vendanges ou des effeuilles, par exemple, quand les équipes repartent tout d’un coup.» L’anonymat dans lequel il est soudain retombé n’est pas pour lui déplaire. Fini les autographes et les selfies. Désormais, ce sont encore quelques coups de klaxon, quelques bouélées – «Vive le roi!» – lancées par des collègues, vitre de jeep baissée… Mais la lumière baisse déjà sur le Dézaley, et Jean-Daniel Berthet rejoint son atelier. Entre une alignée de pelles, des pantalons de pluie, des chenillettes et un stock d’outils parfaitement ordonnés, la couronne brille, posée sur l’établi. Elle a le goût de la terre. «Elle et moi sommes quand même mieux-là, à la vigne, que dans l’arène.»

+ D’infos Les poèmes de la Fête des vignerons, de Stéphane Blok et Blaise Hofmann, parus aux Éditions Zoé, sont toujours disponibles en librairie.

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Mathieu Rod

Le couronnement d’une vie

La Confrérie des vignerons n’attribue de couronnes que lors des Fêtes, soit tous les vingt à vingt-cinq ans environ. Entre-temps, les expertises se poursuivent à raison de trois visites annuelles et permettent d’établir, tous les trois ans, un classement des vignerons-tâcherons. Ils se voient alors récompensés par des médailles d’argent ou de bronze, lors des cérémonies dites triennales. La prochaine aura lieu au printemps 2022.
En 2019, la Confrérie des vignerons a visité 286 hectares de vignes situées entre Aigle et Lausanne, expertisé 600 parchets appartenant à 70 propriétaires et noté 94 professionnels. Il y a une vingtaine d’années, elle a ouvert la compétition, jusqu’alors réservée aux tâcherons, aux chefs vignerons, locataires de vigne et chefs de culture. Près de 40% du vignoble vaudois sont exploités par ces professionnels, regroupés au sein du Groupement vaudois des vignerons-tâcherons, fort de 280 membres où les tâcherons restent cependant aujourd’hui en majorité (170).
+ D’infos www.confreriedesvignerons.ch

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