«Le réchauffement climatique devrait profiter aux vins suisses»

Agriculture
Vivian Zufferey, chercheur à l’agroscope
«Le réchauffement climatique devrait profiter aux vins suisses»

Ce jeudi soir, Vivian Zufferey parlera des effets du réchauffement climatique sur le vin au Musée du vin de Sierre. Le scientifique valaisan nous a confié les résultats de ses recherches en avant-première.

«Le réchauffement climatique devrait profiter aux vins suisses»

En quoi le réchauffement climatique concerne-t-il le monde viticole?
➤ En l’espace d’un siècle, les températures moyennes en Suisse ont augmenté d’un peu plus d’un degré. Selon les prévisions des climatologues, cette hausse va se poursuivre, voire s’accélérer dans les prochaines décennies. De manière générale, une augmentation des températures est synonyme d’une raréfaction des ressources en eau et d’épisodes de sécheresse plus fréquents. Étant donné que l’eau est un facteur-clé dans la qualité du vin, les enjeux pour la viticulture sont importants.

Agroscope étudie les effets du réchauffement climatique sur la vigne. Concrètement, en quoi consistent ces recherches?
➤ Nos études se concentrent sur deux axes. D’un côté, nous créons par croisement de nouveaux cépages susceptibles de s’adapter à l’évolution climatique. De l’autre, nous observons la manière dont les variétés classiques se comportent. Faut-il irriguer des vignes qui s’en passaient jusqu’ici? Faut-il adapter l’encépagement? La typicité du vin va-t-elle en souffrir? Voici quelques-unes des questions que nous posent les viticulteurs. Pour y répondre, nous menons depuis plus de vingt ans des expériences sur le terrain à Leytron (VS), à Pully (VD) et au Tessin. Nous travaillons notamment avec des vignes en pot, afin de pouvoir mesurer précisément le nombre de litres dont dispose chaque cep. Nous étudions la consommation en eau de la vigne en cours de saison. Pour tester des vignes soumises à divers niveaux de sécheresse, nous pilotons l’irrigation ou supprimons l’apport en eau de pluie par un bâchage des sols. Le but, c’est de mettre la vigne en situation de stress hydrique.

C’est-à-dire…
➤ Le stress hydrique est une situation dans laquelle la vigne ne dispose pas de suffisamment d’eau pour réguler sa température. Elle perd par transpiration plus d’eau que ce qu’elle ne parvient à absorber. Ce n’est pas négatif en soi, car un stress modéré bloque la croissance de la plante, entraînant la production de raisin plus riche en sucres. Par contre, une longue période sèche ou des températures très élevées ont des conséquences fâcheuses: le processus de photosynthèse s’interrompt lorsqu’il fait trop chaud, la plante diminue fortement sa transpiration et les feuilles peuvent griller. Un stress extrême peut même provoquer une embolie, lorsque des bulles d’air pénètrent dans les vaisseaux de la plante et interrompent toute connexion avec le feuillage ou les grappes.

Cette évolution représente-t-elle un danger pour la viticulture suisse?
➤ Non, au contraire! En Suisse, on a tout à y gagner: les épisodes extrêmes sont rarissimes, et la chaleur permet surtout au raisin de mûrir plus tôt. A Pully, par exemple, on le récolte dix jours plus tôt qu’il y a
80 ans. C’est un avantage pour les viticulteurs, qui peuvent aujourd’hui planter des cépages tardifs, comme le merlot ou le cabernet sauvignon. Les grands millésimes suisses sont souvent des années particulièrement chaudes et sèches. Il ne faut pas oublier que la vigne est une plante originaire du bassin méditerranéen. Ainsi, il y a un siècle, le climat suisse était trop frais pour la plupart des cépages. Le vin que l’on produisait en 1850 devait être bien plus acide qu’aujourd’hui.

Justement, le ré-chauffement climatique va-t-il modifier le goût du vin?
➤ Nos recherches montrent que c’est déjà le cas. Un climat chaud facilite la floraison et favorise le rendement, alors que la maturation du raisin est meilleure avec un été sec. Puis, un léger stress hydrique réduit le risque de pourriture et facilite les vendanges. De manière générale, les vins qui en résultent sont plus structurés et plus puissants. Au cours des dégustations à l’aveugle que nous proposons régulièrement à des vignerons, ce sont les vins les plus appréciés.

Cépages rouges et blancs réagissent-ils de la même manière?
➤ Le manque d’eau réussit surtout aux cépages rouges, comme le pinot ou le gamay, qui obtiennent une meilleure coloration. Les cépages blancs, eux, souffrent davantage de la sécheresse. Soumise à un fort stress hydrique, une Petite Arvine deviendra plus astringente, plus amère, et aura tendance à perdre ses arômes caractéristiques de pamplemousse, de rhubarbe et de fruit de la passion.

Les viticulteurs sont-ils au fait de cette évolution?
➤ Ils sont très intéressés, et parfois inquiets devant les changements climatiques. À Agroscope, nous essayons de travailler en étroite collaboration avec les viticulteurs, en cherchant des solutions adaptées à leurs préoccupations. Nous réfléchissons avec eux lorsqu’il s’agit de choisir le cépage qui sera le plus adapté à leur terroir, ou lorsqu’ils modifient l’encépagement.

Doivent-ils s’attendre à changer leur manière de travailler la vigne?
L’évolution du climat forcera quelques viticulteurs à adapter leurs techniques culturales. Des systèmes d’irrigation, par exemple, pourraient être installés de manière plus systèmatique à l’avenir dans certaines régions de Suisse. Toutefois, l’irrigation doit être utilisée avec parcimonie et en fonction du type de vin recherché. D’autres aspects doivent être pris en compte, comme le rendement et la surface de feuilles par souche, avant de prendre la décision d’irriguer ou non.

Le réchauffement climatique présente donc des avantages. Mais selon les climatologues, il doit aussi s’accompagner d’une multiplication d’événements météorologiques extrêmes. De fortes grêles, par exemple…
➤ Effectivement. La grêle représentera un risque d’autant plus important, en particulier sur le Plateau et dans la région lémanique. En revanche, si le réchauffement climatique s’accompagne de périodes très humides, le risque de maladies fongiques va s’accroître. D’où l’intérêt de proposer aux viticulteurs des cépages résistants, qui permettront de réduire les besoins en intrants chimiques.

Les autres branches agricoles se préparent-elles aussi à cette évolution climatique?
➤ Le stress hydrique concerne l’ensemble du monde agricole, sans exception. Au sein d’Agroscope, des collègues réalisent des recherches identiques sur les fourrages, les céréales et les arbres fruitiers. Si le lien entre apport en eau et qualité de la récolte est moins évident que pour la vigne, les besoins en eau jouent un rôle extrêmement important dans le rendement de ces cultures.

Texte(s): Propos recueillis par Clément Grandjean
Photo(s): © Clément Grandjean

bio express

Ingénieur agronome de formation, Vivian Zufferey travaille depuis plus de vingt ans pour la station de recherche Agroscope en tant que collaborateur scientifique. Spécialiste en physiologie de la vigne, il étudie en particulier les caractéristiques des différents terroirs, ainsi que l’impact de l’alimentation en eau et en minéraux sur la qualité des vins.

Plus d'infos

Conférence «Réchauffement climatique et qualité des vins», ce jeudi soir à 19 h au Musée du vin de Sierre. La conférence sera suivie par une dégustation. Entrée 20 francs.
Inscriptions par téléphone au 027 456 35 25.