Le plus suisse des ananas se cultive au cœur de l’Amérique centrale

Agriculture
Fruit exotique
Le plus suisse des ananas se cultive au cœur de l’Amérique centrale

Trois frères d’origine appenzelloise sont à la tête d’une des plus grosses plantations d’ananas au Costa Rica. S’ils n’ont jamais vraiment vécu en Suisse, ils en conservent néanmoins les valeurs qui ont toujours fait leur force.

Le plus suisse des ananas se cultive  au cœur de l’Amérique centrale

À 4 h du matin, Stéphane Dähler est déjà au téléphone. C’est que du ­Costa Rica, le décalage horaire – moins 8 heures actuellement – l’oblige à s’ajuster à ses partenaires suisses et européens. Depuis 2002, lui et ses deux frères exploitent dans l’est du pays une plantation d’ananas de plus de 750 hectares, soit l’équivalent de près de 1000 terrains de football. Ils exportent non seulement en Suisse et en Europe, mais aussi dans le monde entier. «Nous produisons entre 12 ’000 et 15’000 tonnes d’ananas par année, ce qui fait de nous le sixième ou septième producteur du pays», explique Stéphane Dähler, dont l’entreprise, Swisstropical, emploie près de 180 personnes. D’origine appenzelloise, les Dähler sont probablement les Helvètes les plus experts en matière d’ananas. Et les plus à même de rectifier les croyances erronées autour de ce fruit exotique.
fleurD’emblée, Stéphane Dähler tient à mettre les points sur les «i». «L’ananas est une fleur qui pousse sur les arbres. Comme l’orchidée, c’est une broméliacée», détaille-t-il. En plantation, l’ananas a besoin d’une année pour se développer et arriver à maturité. Dans cette région d’Amérique centrale, le climat est stable toute l’année, ce qui permet une récolte chaque semaine. L’ananas mûrit sur la plante et arbore alors une enveloppe verte, et non pas jaune comme on a l’habitude de le retrouver dans les supermarchés. Il est vendu environ deux semaines après la récolte, transporté par bateau dans des conteneurs réfrigérés.
Stéphane Dähler avertit: «L’ananas ne mûrit pas une fois récolté. Il pourrit.» Le laisser attendre après l’avoir acheté est donc une erreur. «Au final, le fruit ne va faire que fermenter.» Mais comme l’idée reçue qu’une coloration jaune est synonyme d’excellence prévaut encore chez la plupart des consommateurs,  les producteurs d’ananas doivent jouer d’astuces afin de faire accepter leurs produits auprès des grossistes. «Pour pouvoir exporter, nous sommes obligés de peindre nos ananas en jaune une semaine avant la récolte. Il s’agit d’un produit qui fait pourrir l’enveloppe extérieure du fruit, sans affecter la chair.» Un comble pour ce producteur qui, même s’il ne travaille pas en bio, se soucie de l’environnement et des engrais qu’il utilise. «Ce traitement colorant n’est pas toxique, mais c’est vraiment bête de devoir y avoir recours juste parce que les consommateurs méconnaissent le développement et l’apparence naturels de ce fruit.»

Première expérience en Afrique
Avant de devenir l’un des gros producteurs du Costa Rica, derrière des multinationales comme Chiquita, la famille Dähler a vécu une histoire chahutée. Agriculteurs de père en fils depuis des générations, les Dälher sont «tombés» dans l’ananas à la fin des années 1970, à un moment où ils se sentaient un peu trop à l’étroit dans leur ferme appenzelloise. «Début 1980, mon père, ­Johann, a commencé la production d’ananas en Côte d’Ivoire. C’est de là que vient notre passion. Nous avons grandi là-bas alors que mon père devenait le plus gros exportateur du pays. Nous exploitions près de 3000 hectares», se rappelle Stéphane Dähler. À l’époque, Johann Dähler, connu comme le «roi de l’ananas», avait une certaine triréputation en Suisse – surtout alémanique –  et à travers le monde. Il a d’ailleurs fait l’objet de nombreux reportages et articles de presse.
Mais en avril 2000, c’est la catastrophe. En moins de vingt-quatre heures, les deux décennies d’une réussite économique fulgurante s’envolent à la suite des troubles politiques secouant le pays, qui vit un coup d’État, et d’ennuis avec les autorités helvétiques. La famille Dähler rentre alors en Suisse. «Les poches et les mains vides. Nous n’avions plus de maison, plus rien, se souvient Stéphane Dähler. À ce moment, deux possibilités s’offraient à nous: nous plaindre ou nous reconstruire et prouver au monde qu’on peut y arriver. Nous avons choisi la seconde option.» Stéphane Dähler avait alors une quinzaine d’années.

Nouveau départ au Costa Rica
Les reins solides, mais sur la paille, la famille Dähler s’envole pour l’Amérique centrale dans la précipitation. «Nous sommes arrivés complètement à l’aveugle, sans parler un mot d’espagnol. Nous connaissions un Suisse au Costa Rica et, à partir de là, nous avons cherché des contacts, fait le tour du pays. Nous avions aussi des clients européens qui connaissaient des producteurs sur place. Ils nous ont aidés.» Ainsi une entreprise italienne se fournissant chez les Dähler depuis 1982 n’a pas hésité à travailler avec eux malgré les difficultés et l’arrêt soudain de la production ivoirienne. La famille n’a finalement pas tout perdu en Afrique. Elle a conservé sa fierté, son savoir-­faire, et son solide réseau dans le milieu de l’ananas.
Pendant deux ans, les Dähler ont vécu du commerce de fruits exotiques. «En 2004, nous avons pris la décision, avec mes frères, de créer cette plantation et de redevenir agriculteurs nous-mêmes. Nous ne sommes pas faits pour être intermédiaires. Nous avons donc trouvé des financiers et investi autour de 10 millions de dollars.» Une nouvelle réussite en partie permise grâce à la réputation de travailleur que la famille a bâtie depuis plus de trente ans, notamment en entretenant sa «suissitude». «Les personnes qui collaborent avec nous recherchent spécifiquement cette manière d’être. Quand un client ou un fournisseur nous choisit, c’est parce que nous sommes Suisses: il s’attend à que nous soyons perfectionnistes et ponctuels. Et que nous tenions parole», ajoute encore Stéphane Dähler. Depuis longtemps, sa famille et lui sont bien conscients de l’importance de ce «label suisse», même à 9000 kilomètres de leur Appenzell natal.

Texte(s): Guillaume Chillier
Photo(s): DR

L’agrotourisme est en pleine expansion

En parallèle de sa production de fruits exotiques, la famille Dähler a développé une agence de voyages qui mise sur les richesses naturelles du pays, sa stabilité et l’essor de l’agrotourisme et de l’écotourisme. Un bon filon, sachant que, depuis 2000, le nombre de visiteurs au Costa Rica a plus de doublé, passant de 1 à 2,5 millions en 2014. Depuis 1986, la hausse est de 700%! «Le Costa Rica est devenu une destination touristique sûre, il y a un certain niveau social qui garantit de ne pas voir une grande pauvreté. De plus en plus de voyageurs s’arrêtent chez nous.» Là encore, les Dähler profitent de leur réseau, en Suisse et au Costa Rica, pour améliorer les expériences qu’ils proposent aux voyageurs. Ce d’autant plus que
les Helvètes incarnent une des dix nationalités qui ont le plus visité le pays ces dernières années. «Nos tours sont plus éducatifs que de loisir. Quand les autres agences de voyages s’arrêtent au bord des routes pour voir une plantation, moi je rentre à l’intérieur, car je connais les gérants. Je peux par exemple organiser des repas avec les employés, ce qui permet des échanges avec ceux qui travaillent.» Stéphane Dähler est conscient que, désormais, être proche des habitants est une demande très recherchée par les touristes. «Leur offrir la possibilité d’aller à la rencontre des Costaricains est pour nous un véritable gage de succès.»

En chiffres

L’exploitation Dähler, c’est:
780 hectares de plantations.
160 buffles d’eau.
180 employés.
Entre 12’000 et 15’000 tonnes d’ananas produites chaque année.
Entre 400 et 500 tonnes d’ananas récoltées par semaine, de quoi remplir
15 à 20 conteneurs destinés à l’exportation.
Près de 80 marques fournies en fruits, dont la leur: Roswitha.