«Le marché des grandes cultures bios souffre d’une crise de croissance»

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«Le marché des grandes cultures bios souffre d’une crise de croissance»

Le bio serait-il victime de son succès? Dans le secteur des grandes cultures, les marchés donnent des signes de saturation. Les producteurs de la coopérative Progana tirent la sonnette d’alarme.

«Le marché des grandes cultures bios souffre d’une crise de croissance»

En 2017, la Suisse romande comptera 88 producteurs bios en plus, soit une augmentation de 11% par rapport à 2016. Voilà de quoi vous réjouir!
➤ Max Knecht Oui, cette croissance est enthousiasmante, mais le problème, c’est qu’en même temps, on observe des signes d’engorgement des marchés, dans le secteur des céréales et des oléagineux. Or, en Romandie, à la différence de la Suisse alémanique, les reconversions concernent avant tout des exploitations spécialisées dans les grandes cultures.

Mais on constate une hausse de la demande en produits bios…
➤ Claude-Alain Gebhard La demande n’augmente que de 2 à 3% par an. C’est insuffisant pour absorber la production supplémentaire bio consécutive aux 5% de reconversion annuels de nos exploitations en Suisse. Résultat, notre filière connaît actuellement une crise de croissance.
➤ Max Knecht Par ailleurs, il y a une inadéquation entre les demandes du marché et les exigences de nos cahiers des charges: le maïs et le blé sont par exemple très porteurs, mais les  rotations imposées, avec six à sept cultures, nous obligent à produire d’autres cultures moins demandées!

Quelles sont les cultures qui posent particulièrement problème?
➤ Claude-Alain Gebhard Celles où l’on dépasse le taux de 50% d’auto-approvisionnement en bio, à savoir l’épeautre, l’orge, le triticale et l’avoine. Leur prix est aujourd’hui clairement sous pression.  Mais c’est le soja –destiné à la consommation humaine – qui nous préoccupe particulièrement. Alors que nous disposons encore de stocks de 2015 et 2016, notre acheteur, Coop, nous a annoncé brutalement, il y a quelques semaines, que les contrats de prise en charge allaient diminuer de 240 à 200 tonnes. Cela représente 20 hectares en moins à cultiver.

Comment gérer cette situation à l’échelle des producteurs?
➤ Max Knecht Notre grand problème est que nous dépendons commercialement que d’un seul partenaire, Coop, partenaire historique de Bio Suisse. Actuellement, le marché bio manque donc cruellement d’autres acteurs capables de prendre en charge nos marchandises. Pour le bon développement de notre filière, nous devrions disposer de davantage d’acheteurs potentiels.

L’organe faîtier Bio Suisse n’a-t-il pas une responsabilité en la matière?
➤ Claude-Alain Gebhard Lors de la dernière assemblée des délégués de Bio Suisse, nous avons déposé une motion visant à dégager des moyens supplémentaires afin de mieux accompagner le marché des céréales et des oléagineux, de renforcer les outils, mais cette motion n’a pas été validée. Malheureusement…

N’y a-t-il pas de nouvelles pistes à explorer? À quand de la betterave à sucre ou du soja fourrager bio par exemple?
➤ Claude-Alain Gebhard Je suis assez convaincu que le soja fourrager constitue une piste intéressante. Il y aurait là un potentiel évident pour l’engraissement des porcs et de la volaille bio avec du soja cultivé localement. Cela correspond exactement à la demande des consommateurs.
➤ Max Knecht La betterave sucrière, comme la pomme de terre, sont compliquées à cultiver en bio. Pendant deux mois, la plante ne couvre pas le sol, ce qui est particulièrement problématique en matière de lutte contre les adventices. Ce sont encore des cultures techniquement complexes et financièrement trop dangereuses.

Le secteur du lait de centrale bio semble bien fonctionner. Ne serait-il pas possible de s’inspirer de ce modèle?
➤ Joss Pitt Il y a sept ans, ce secteur a traversé une grosse crise. Plutôt que de chercher à limiter la production, nous avons alors essayé de dynamiser le marché, à grand renfort de pub et de marketing. Et ça a fonctionné. Depuis, nous organisons deux fois par an des tables rondes, où l’on met à plat les problèmes. Actuellement, les marchés progressent et le taux de reconversion colle à cette progression.  Et c’est bien là que le bât blesse en grandes cultures: le manque de proximité avec les marchés.

Comment votre coopérative, qui vient de se réorganiser, peut-elle participer à améliorer la situation?
➤ Max Knecht En  sensibilisant Bio Suisse à nos problème et en prenant une part active dans l’organisation des marchés: démarcher les transformateurs, fédérer les producteurs à l’échelle romande, coordonner la production, assurer une défense professionnelle, établir des standards de contrats. En bref, Progana veut être proactif et regrouper les intérêts des agriculteurs, pour peser davantage sur le marché.

Faut-il déconseiller aux producteurs de de se lancer dans le bio aujourd’hui?
➤ Claude-Alain Gebhard Non, pas du tout! Il faut seulement réussir à s’organiser et à instaurer une meilleure solidarité entre les organisations, de façon à mettre en concurrence nos acheteurs. Produire ce qui est demandé sera la clé de la réussite. Faute de quoi, dans cinq à dix ans, on risque de  voir les prix baisser, c’est évident.
➤ Max Knecht Il faut à tout prix éviter que le bio se banalise. C’est un risque réel, si on ne se différencie pas suffisament. Nos prix, sont plus de deux fois supérieurs, car le risque augmente, les rendements baissent et le nombre d’heures de travail manuel est plus conséquent qu’en agriculture conventionnelle. À nous d’organiser les marchés et de faire valoir nos intérêts, face à des distributeurs qui n’en ont aucune envie!

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

Une coopérative romande

Progana est une coopérative d’agriculteurs bio romands active dans le commerce de gros des produits biologiques. Fondée en 1972, elle a son siège à Moudon (VD). Elle compte 147 membres et est financée par les contributions des producteurs de lait de centrale et de grandes cultures sous contrat. La direction est assurée par Max Knecht, agriculteur à Vouvry (VS) et l’administration par Claude-Alain Gebhard, producteur à Vaux-sur-Morges (VD). Joss Pitt, de Gampelen (BE) est quant à lui responsable du secteur lait d’industrie. Aurélie Daiz en est la gérante.

De quoi parle-t-on?

En 2015, le bio en Suisse représentait 12,8% des producteurs agricoles, soit 6031 exploitations.
La surface agricole cultivée en bio a augmenté de 4000 hectares en 2015.
Plus de 20% des surfaces des zones de montagne sont cultivés en bio.
Le marché bio a progressé de 3% en 2015. Le chiffre d’affaires des produits bio a ainsi atteint 2,323 milliards de francs. La consommation de produits bio s’est élevée à 280 fr. par personne.
Le distributeur Coop monopolise 45% des parts de marché.

+ D’infos www.bio-suisse.ch