Nature
Le loup n’en finit pas de coloniser le pays au grand dam des éleveurs

Présence accrue, nouveaux territoires, prédation sur les bovins, l’année 2021 a vu le grand canidé s’installer un peu plus en Suisse. Tour d’horizon à l’heure de tirer le bilan de la dernière saison d’alpage.

Le loup n’en finit pas de coloniser le pays au grand dam des éleveurs

Dix ans: c’est le temps qu’il aura fallu au loup pour passer d’une poignée d’individus allant et venant sur le territoire suisse depuis son retour, en 1995, à 128 animaux et 15 meutes attestées. La courbe des effectifs du canidé dans le pays poursuit sa croissance, et l’année dernière a mis en lumière les nouveaux enjeux de la cohabitation avec le grand prédateur.

 

Quinze meutes déjà installées

Ce qui a changé en 2021? Du côté du loup, les effectifs ont continué de grimper selon les prévisions des biologistes: «Ce n’est pas une surprise, car c’est la trajectoire que suivent les populations dans d’autres pays d’Europe, comme l’Allemagne, note Ralph Manz, spécialiste de l’espèce au sein de la fondation KORA, chargée du monitoring des grands prédateurs en Suisse. On sait que dès l’installation des premières meutes, la croissance peut être très rapide.» Cinq nouveaux groupes familiaux ont pris leurs quartiers dans le pays, dont deux en Suisse romande, dans le Risoux et le val d’Hérens, tandis que les sites de prédilection des meutes sont, massif du Jura mis à part, situés dans l’arc alpin.

 

Crainte pour les bovins

Côté légal, le Conseil fédéral a abaissé les critères fixés pour autoriser le tir: depuis le mois de juillet, le seuil de dommages, cette limite qui donne aux Cantons le feu vert pour abattre un loup, est passé de 15 à 10 bêtes attaquées en un mois – de 25 à 15 dans les régions où le prédateur était absent jusqu’ici. Pour les grands animaux de rente, comme les chevaux ou les bovins, deux attaques suffisent à déclencher un tir de régulation. Cela a été le cas pour la première fois dans le canton de Vaud, fin août.

Il s’agit sans conteste du fait le plus marquant de 2021: dans le Jura vaudois, une quinzaine de jeunes bovins sont passés sous les crocs du loup. Cette situation d’ampleur inédite concrétise l’une des grandes craintes du monde paysan, tout en plaçant le gouvernement cantonal face à d’importants questionnements sur la manière de gérer la présence du prédateur, avec les débats enflammés qui l’accompagnent, et d’assurer la protection de son bétail.

 

Des alpages abandonnés

Reste qu’en chiffres absolus de pertes d’animaux de rente, Vaud reste très loin du Valais, canton le plus habitué à ce type d’attaques. En ce début d’année 2022, le bilan national des dégâts, établi par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), n’est pas encore connu, mais le total communiqué par les autorités valaisannes constitue une référence importante pour estimer une tendance: dans le Vieux-Pays, 336 têtes de bétail – très majoritairement des moutons – ont été tuées par le loup, dont deux tiers en Haut-Valais, contre 302 en 2020.

Dureté des scènes que découvrent les éleveurs après une attaque, pression du grand public, difficulté à adapter les méthodes de détention, lorsque Canis lupus vient compliquer une situation déjà fragile financièrement, il peut constituer un facteur décisif. Rien qu’en Valais, une vingtaine d’alpages ont été abandonnés l’an dernier. Il faut dire que la stagnation de la situation pèse lourdement sur le moral des éleveurs. «De manière générale, on sent un profond ras-le-bol dans la profession, constate Christine Cavalera, biologiste valaisanne spécialisée dans le conseil aux agriculteurs. On fait peser un poids énorme sur les épaules des exploitants, qu’on accuse trop souvent de ne pas protéger suffisamment leurs troupeaux.» Or, la spécialiste souligne que les mesures sont toujours plus largement appliquées: «Il y a quelques années, certains éleveurs craignaient d’être considérés comme des « pro-loups » s’ils prenaient des chiens de protection, rappelle Christine Cavalera. C’est désormais de l’histoire ancienne: chacun fait le maximum pour protéger ses bêtes.»

 

Bientôt à l’équilibre?

Les mesures de protection ont beau faire leurs preuves (lire l’encadré), la principale crainte est que le grand prédateur prenne de mauvaises habitudes: «Une bonne protection des troupeaux peut minimiser les attaques, mais pas les empêcher complètement, note le service de presse de l’OFEV. Les loups peuvent apprendre à la contourner et à se spécialiser dans les attaques d’animaux de rente.» Les tirs de régulation constituent aujourd’hui le premier levier pour tenter d’induire un changement de comportement et de pousser le canidé à se tourner vers des proies sauvages, mais leur efficacité est encore peu prouvée, et leurs effets ne se feraient sentir que sur le moyen terme.

D’ici là, leur nombre en Suisse aura encore augmenté. «En 2022, on dépassera les 20 meutes», assure Ralph Manz. Quant à savoir où les nouveaux groupes familiaux s’établiront, c’est une autre paire de manches: «Les femelles créent souvent de nouvelles meutes près de celle qui les a vues naître, dit-il. On observe en tout cas ce phénomène autour de celle du Calanda. D’autres migrent toutefois, sans compter les individus venus de l’étranger.» Alors, jusqu’où le total de prédateurs peut-il grimper? Cela dépendra de deux facteurs. La disponibilité en nourriture, d’abord, la science ayant prouvé qu’une population de loups se régule naturellement en fonction des proies qu’elle peut trouver. Selon toute vraisemblance, la Suisse n’atteindra toutefois pas ce seuil, à cause du second facteur: la tolérance de la population et du monde agricole. «Il y a sans doute assez d’ongulés pour nourrir 50 meutes dans le pays, estime Ralph Manz. Mais ce n’est pas la biologie qui déterminera ce chiffre. C’est la société. Dans les régions concernées, on ne peut pas se contenter de calculs mathématiques.»

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): DR

Les cantons à la manœuvre

Monitoring, protection, exécution des tirs de régulation, information à la population: selon le Plan loup, établi en 2016, la Confédération laisse une bonne partie des tâches liées à la gestion du prédateur aux gouvernements cantonaux, ce qui implique des stratégies différentes d’une région à l’autre. La compétence de régulation au sein d’une meute relève toutefois exclusivement de Berne, de même que l’autorisation des tirs d’individus solitaires, n’en déplaise à certains Cantons, qui souhaitent disposer de plus de marge de manœuvre.

Les mesures de protection fonctionnent

L’utilisation de chiens de protection réduit de 76% en moyenne les dégâts causés par le loup sur les alpages: c’est la conclusion encourageante d’une étude conjointe d’Agridea et du KORA dont les résultats ont été publiés fin 2021. Après une longue phase d’introduction qui a débuté il y a 25 ans avec un premier projet pilote, puis la consolidation du cadre juridique qui entoure leur utilisation, les chiens de protection sont désormais largement répandus dans le pays. Cette initiative s’inscrit dans le cadre du programme national de protection des troupeaux, supervisé par Agridea. Dans ce contexte, les spécialistes tentent également de comprendre ce qui rend certains alpages plus sensibles aux attaques: statistiquement, il s’agit en général de lieux accidentés, non protégés et où de nombreux moutons sont estivés durant de longues périodes. Restent toutefois de nombreuses questions ouvertes: on ne sait par exemple pas encore pourquoi certains alpages sans mesures de protection sont épargnés depuis longtemps alors que la présence du loup est avérée dans la région, ni pourquoi les attaques se concentrent sur des lieux précis variant d’année en année.

+ d’infos www.protectiondestroupeaux.ch