Le lancer de la pierre d’Unspunnen n’est pas à la portée de tous

Terroir
Lutte et jeux alpestres 3/3
Le lancer de la pierre d’Unspunnen n’est pas à la portée de tous

Le lancer de la pierre d’Unspunnen n’est pas à la portée de tous La Fête fédérale de lutte, qui aura lieu du 26 au 28 août à Estavayer-le-Lac (FR), met à l’honneur des sports traditionnels parfois peu connus. À Interlaken (BE), nous sommes allés nous frotter à la fameuse pierre d’Unspunnen pour notre dernier reportage consacré aux jeux alpestres.

Le lancer de la pierre d’Unspunnen n’est pas à la portée de tous

Lorsque je lui ai dit par téléphone que je voulais m’essayer au lancer de la pierre, Peter Michel n’a rien répondu. Pendant deux ou trois secondes, silence total au bout du fil. Puis je l’ai entendu rire. Pas méchamment, mais il y avait un peu de surprise dans ce rire-là. Parce que si Peter Michel a l’habitude de recevoir des téléphones de journalistes, c’est en général plutôt pour une interview. Il faut dire qu’il est l’une des figures emblématiques du lancer de la pierre d’Unspunnen: lors des trois dernières fêtes fédérales, il s’est imposé dans la catégorie reine. «Kein Problem, nous a-t-il pourtant répondu, un sourire dans la voix. Je m’entraîne mercredi en sortant du travail, vous êtes le bienvenu.» Maintenant que nous sommes à Interlaken, devant la menuiserie de Peter Michel, je commence à comprendre pourquoi il n’a pas pu s’empêcher de rire. D’abord, je n’ai pas vraiment la carrure d’un lanceur de pierre. Au moment où ma main disparaît dans sa gigantesque pogne, je me rends compte que le champion me domine d’une bonne tête, et de quelques dizaines de kilos. Ensuite, je savais que la fameuse pierre était un gros caillou, mais je ne m’attendais pas à un tel monstre.

La porte coulissante laisse passer un élévateur à fourches. Sur les dents de métal de l’engin trône le bloc tant redouté. Ce n’est pas la véritable pierre (voir l’encadré ci-dessous), mais un autre rocher poli avec lequel Peter Michel se prépare en prévision de la Fédérale d’Estavayer. Elle pèse 83 kilos et 400 grammes. «Cent grammes de moins que la vraie pierre, fait remarquer le sportif bernois. Mais pour l’entraînement, c’est déjà pas mal.» Effectivement, c’est déjà bien. La pierre pèse presque 10 kg de plus que moi. Je n’y vois pas un signe encourageant. Va-t-on se diriger vers le terrain d’entraînement? «Mais on y est», s’exclame le menuisier en désignant de la main une latte en bois située à la limite entre la place goudronnée qui borde la menuiserie et la prairie voisine. L’avantage du lancer de la pierre, c’est que ce n’est pas un sport coûteux: ses pierres, Peter Michel va les chercher dans le lit d’une rivière. Et en termes de place d’exercice, il suffit d’un terrain mou pour accueillir l’objet au terme de son vol.

Souffler comme un taureau
Avant mon initiation, place à la démonstration. Contre toute attente, ce n’est pas le champion qui se prête à l’exercice: «Je dois ménager mon genou, s’excuse-t-il. J’espère être remis pour Estavayer.» Oui, parce que se promener en tenant une pierre de près d’un quintal à bout de bras, c’est une discipline qui a ses risques. Un faux mouvement et le ménisque de Peter Michel a flanché. Voilà exactement ce qu’il fallait pour me rassurer. Aujourd’hui, c’est Daniel Schmocker qui lancera la pierre. «Nous nous entraînons ensemble depuis douze ans, me souffle ­Peter Michel. Il est aussi l’un des meilleurs.» Le second colosse plie les genoux, saisit le rocher et se relève d’un geste étonnamment fluide. Il hisse la pierre en accompagnant chaque mouvement d’une expiration sonore. La pierre est au-dessus de sa tête. Daniel Schmocker progresse d’un pas rapide vers la latte, plie légèrement les coudes, puis propulse en criant son fardeau vers l’avant. La pierre s’écrase au sol dans un bruit sourd.

Demi-pierre pour demi-portion
«À ton tour», me lance Peter Michel. Cette fois, c’est trop tard pour reculer. Je m’agenouille et écarte les bras pour saisir le rocher froid et rugueux. J’ai beau raidir mon dos et tirer de toutes mes forces, impossible de faire bouger d’un pouce l’énorme caillou. Ahanant sous l’effort, je parviens tout juste à le faire décoller de trois centimètres avant de le reposer. Heureusement, Peter Michel a tout prévu. Il m’indique une autre pierre, bien plus petite. Elle pèse 40 kg, et il la lance… d’une seule main! Mais pour moi, elle conviendra très bien. On recommence. Surtout, penser à plier les genoux. Garder le dos droit. Respirer profondément. Se redresser, poser la pierre sur ma poitrine. Souffler deux secondes, puis lever les mains. «Tends les bras, tends les bras!», me crie Peter. Ça y est. Maintenant, avancer sans trébucher vers la planche de bois. Cligner des yeux pour y voir clair malgré la sueur qui coule de mon front. Basculer vers l’avant…. Le temps de reprendre mes esprits, Peter Michel a déroulé sa chevillère. «Deux mètres trente! Pas mal, pour une première.» Pas mécontent de moi, je reviens sur mes pas. «Ce n’est pas fini, m’arrête le géant. Après le lancer, tu dois ramener la pierre pour le suivant!» Une question de fair-play qui n’est pas sans rappeler le geste du lutteur époussetant la sciure dans le dos du vaincu. Le record de Peter est de 3 m 90, avec la grande pierre bien sûr. Estavayer sera l’une de ses dernières compétitions. Il concourra pour l’honneur et pour le plaisir. «Tous les journalistes devraient essayer de soulever cette pierre, conclut-il en me voyant tâter mes lombaires. C’est le seul moyen de comprendre notre sport…»

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): BENOÎT GRANDJEAN

Qui a volé la pierre la plus célèbre de Suisse?

Le lancer de la pierre est un sport pratiqué sur les pâturages de Suisse depuis le Moyen Âge. Au XVe siècle, on lance des pierres pesant 15, 30 et 50 livres au moment de la montée à l’alpage ou lors de fêtes villageoises. Les sports nationaux connaissent un nouveau souffle lors des fêtes patriotiques d’Unspunnen (BE), en 1805 et 1808, lors desquelles on lance pour la première fois le fameux bloc erratique de 83,5 kilos. En 1905, une autre pierre remplace l’originale qui est déposée au musée de la Jungfrau. C’est alors que débute une saga rocambolesque: subtilisée en 1984 par des séparatistes jurassiens, elle réapparaît subitement lors du Marché-Concours de Saignelégier de 2001… avant d’être à nouveau volée en 2005. Où se trouve la pierre d’Unspunnen aujourd’hui? Le mystère est entier.  Reste que c’est un souvenir un tantinet encombrant. Quoique, en guise de presse-papiers…

+ D’infos Lire l’article du Dictionnaire historique de la Suisse consacré aux Jeux nationaux: www.hls-dhs-dss.ch

Plus d’infos

Sur le site www.steinstossen.ch. 
Découvrez prochainement nos escapades lecteurs «Initiation aux jeux alpestres et traditions suisses» et tout comme nos journalistes, testez, vous aussi, ces sports nationaux emblématiques.